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Domaine étranger Inconfortable solitude

octobre 2018 | Le Matricule des Anges n°197 | par Thierry Cecille

Aimer nous mène et nous malmène : l’Américain Garth Greenwell établit le diagnostic de cette maladie parfois mortelle.

Ce qui t’appartient

Nous avons déjà rencontré ces personnages, nous avons déjà lu et vu un tel scénario : un professeur américain donnant des cours d’anglais à Sofia rencontre un prostitué à la fois fort et fragile, rêve, sans trop y croire, de vivre avec lui quelque chose qui ressemblerait à une histoire. Mais l’être désiré est un être de fuite, imprévisible, parfois perdu, parfois brutal – et, à la fin, la solitude reprend ses droits. Nous avons parfois le soupçon (est-ce un préjugé anti-américain ?) que ce que nous lisons est un peu trop apprêté, les retours en arrière sont prévisibles, et la place réservée au père du héros, et l’arrivée de sa mère… Ne serait-ce pas là des recettes éprouvées de creative writing  ? Nous faisons donc, de prime abord, la fine bouche. Et puis nous sommes, malgré ces préventions, emportés, captivés, conquis.
C’est avant tout grâce à la précision de l’écriture de Garth Greenwell que le charme opère, c’est la méticulosité fiévreuse – si l’on nous passe l’oxymore – avec laquelle il enregistre la moindre inflexion de ses sentiments et de ses sensations qui nous émeut. Nous sommes ainsi, continûment, à ses côtés, nous partageons ses désirs et ses craintes, mais aussi ses dégoûts, sa fascination, ses accès de colère ou de dépit – et la honte. Au cœur de cette relation, il y a bien, en effet, la question de la « transaction »  : comment se monnaie un corps désirable, combien se paie l’usage d’un sexe, d’une bouche, comment évaluer le prix d’une nuit partagée, qu’est-ce qui est donné comme en prime, qu’est-ce qui est volé ?
Si toute relation amoureuse peut être figurée sous la forme d’un commerce (pensons, par exemple, à ce qu’en fit Bernard-Marie Koltès, dans sa pièce Dans la solitude des champs de coton), le rapport de l’acheteur, homosexuel, au vendeur, homme au corps semblable au sien, ne peut jamais laisser indemne, interroge profondément sur la virilité, la soumission, la peur, la trahison possible et surtout sur ce que l’on pourrait appeler le pouvoir d’achat d’aimer. Le personnage-narrateur ne cesse donc de pourchasser les signes, pour tenter de comprendre, de les décrypter, chez lui et chez l’autre : « la candeur corporelle » qui fascine, la « liberté du fantasme » qui transfigure, la « docilité » réelle ou feinte, le « caractère désespéré du désir » ou son « ridicule », « l’engrenage » dans lequel il a, dès le début, plus ou moins consciemment, accepté de tomber. Le choix de la Bulgarie fait également sens : loin de n’être qu’un décor neutre, ce pays est peut-être le symbole, par sa place à la périphérie de l’Europe et par sa pauvreté, d’une autre forme de soumission. Situer la scène initiale de la rencontre dans les toilettes du National Palace of Culture, ancien bâtiment pharaonique de l’ère communiste transformé en temple de la consommation, désigne bien sous quels auspices ultralibéralistes se déroulera cette chronique de la marchandisation de l’idylle – dès lors impossible.
Mais la fatalité a peut-être une autre origine, plus intime : l’impossibilité d’aimer sereinement et d’être aimé totalement ne vient-elle pas de l’enfance ? Tout n’a-t-il pas été joué lors de cette scène primitive, lorsque le père rejette le fils et que le fils, dès lors, devient orphelin ? « On avait quitté la douche et on marchait sur le carrelage, qui risquait d’être glissant, me rappelait-il à chaque fois, Fais attention, dit-il, et alors je m’approchai de lui (…) j’avais envie de le toucher, sans avoir une finalité en tête mais avec un désir violent, qui m’avait guidé vers lui et qu’il perçut aussi, lorsque j’enroulai mes bras autour de lui et pressai mon corps contre le sien : il sentit mon érection là où elle le toucha. Ce fut la fin des soins, il me repoussa violemment sans se soucier de la surface glissante du carrelage ; et lorsque je vis son visage, déformé par le dégoût, j’eus l’impression de voir son vrai visage, son visage authentique, et non le visage acquis de la paternité ».

Thierry Cecille

Ce qui t’appartient, de Garth Greenwell
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clélia Laventure, Rivages, 250 pages, 21

Inconfortable solitude Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°197 , octobre 2018.
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