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Domaine français Nuits debout

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199 | par Valérie Nigdélian

En forme de long poème, le premier « roman » de Joseph Ponthus interroge l’expérience limite de l’usine : il y a des capitulations radieuses.

Rien ne le destinait à être là, lui qui vient des « bancs de l’élite / prétendue », qui à l’âge de 20 ans étudiait la littérature en hypokâgne. Qui fut éducateur de rue en banlieue parisienne – on lui doit d’avoir coordonné l’atelier d’écriture dont est issu le percutant Nous… la cité (La Découverte, 2012) – mais aussi l’un des collaborateurs de la revue Article 11, aujourd’hui en sommeil, avant de tout plaquer pour la Bretagne. Là, la quarantaine et parce qu’il faut bien vivre – et parce que le travail social a visiblement de mauvais jours devant lui –, le voici intérimaire, dernière classe des sans-classe dans une usine de production où il trie poissons, crevettes, bulots, homards et autres crabes royaux… qu’il ne pourra bien évidemment jamais se payer. Dans un abattoir où il charrie des tonnes de carcasses – bœufs, porcs, veaux, agneaux – dont il extrait viscères, joues et morceaux de choix, évite les regards vitreux, efface à grande eau les traces sanglantes. Silhouette malodorante et crasse aux yeux absents et au dos démoli, il promène ses nuits dans ce cauchemar bien réel, dont l’horreur – l’« hallucination du trop d’animaux morts » – revient le hanter jusque dans son sommeil.
C’est à cette invisible aliénation, occultée par les miroirs rutilants de la consommation de masse, que nous rappelle Joseph Ponthus, « petit citron » parmi d’autres pressé avec indifférence à des tâches d’un autre âge. Extrait de son lit à toute heure. Merveilleusement corvéable. Dans le froid et la puanteur, sous le néon sans paupière de l’atelier, la voici qui s’avance, cette armée de réserve qu’évoquait « le grand Karl » il y a des siècles, ce vivier de chômeurs nécessaire pour assurer à moindre coût la marche du grand capital. Une chair à canon qui n’a aucun droit, sinon purement théorique ; elle ne rechignera pas, ne débrayera pas, au risque de « perdre ce satané boulot ».
Elle a gagné, l’usine. Imposé son temps – ce temps qui ne passe pas ou défile trop vite selon que l’on est dedans ou dehors. Conditionné l’existence tout entière. C’est cet « absolu existentiel radical » que Ponthus restitue dans ces feuillets arrachés aux heures qu’on lui concède pour « reconstituer (s)a force de travail ». Ce sont les nuits passées dans ce monde clos dans « un état de demi-sommeil extatique de veille paradoxale ». Les larmes d’épuisement, l’absurdité profonde de ces gestes fragmentés, les corps-machines poussés à leurs dernières extrémités. Soit le « travail dans sa plus banale nudité / Répétitive / Des gestes simples / Durs / Des mots simples ». Des mots que Ponthus aligne dès lors que « le besoin d’écrire / s’incruste tenace comme une arête dans la gorge  », et qu’il dédie « fraternellement (…) / Aux prolétaires de tous les pays / Aux illettrés et aux sans dents ». Avant d’inviter certain “Manu” à venir « avec nous demain matin pousser un peu de carcasses qu’on rigole un peu »
Dans ce récit schizophrène, rageur et hébété, épuisé et fier, les références littéraires fleurissent comme autant de respirations et de prises d’air dans une atmosphère confinée – d’Apollinaire à Beckett, de Claudel à Perec. Pas question pour autant d’aborder l’usine comme un « sujet » ou comme un lieu à investir idéologiquement. Ponthus n’a rien d’un établi – on est très loin ici de l’expérience de Leslie Kaplan avec L’Excès-l’usine (1982) : « Je n’y allais pas pour faire un reportage / Encore moins préparer la révolution / Non / L’usine c’est pour les sous ». Si filiation il y a, c’est avec celle, revendiquée et admirative, du Journal d’un manœuvre de Thierry Metz. Au ras des choses, aux limites que le corps endure et dépasse parfois, aux solidarités silencieuses qu’elle sait aussi générer, l’usine démontre « sa paradoxale beauté ». Transforme les hommes en héros d’épopées minuscules et terrifiantes. Lui, en tout cas, elle le reconstruit, l’extrait du trou noir, l’apaise « comme un divan ». Ces Feuillets d’usine, malgré la renonciation manifeste qu’ils disent à l’engagement, malgré l’impossibilité de mettre un point final à l’exploitation, à l’implacable logique patronale et à celle du marché, déroulent le puissant chant de dignité de ceux qui, à la seule force de leurs bras, réussissent à survivre à la tourmente – joie et fatigue, humanité et atrocité mêlées : « Tout va bien / J’ai du travail / Je travaille dur / Mais ce n’est rien / Nous sommes debout ».

Valérie Nigdélian

À la ligne. Feuillets d’usine, de Joseph Ponthus
La Table ronde, 272 pages, 18 e

Nuits debout Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
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