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Égarés, oubliés Georges Portal, fier apôtre

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199 | par Éric Dussert

Soldat emprisonné et dégradé à cause de ses amours interdites, il est resté pour beaucoup le « prophète de l’homosexualité ».

Lorsqu’en 1936 paraît chez Denoël Un protestant, Georges Portal ignore que son livre fera date, quand bien même les amateurs de littérature reconnaissent sa très grande qualité. Son sujet, les amours homosexuelles, fait débat, il a souvent été maltraité par les littérateurs. De la distraction d’éphèbes à la dérive psychopathologique en passant par les panoramas aguicheurs, ils ont parfois tiré sur la corde du scandale ou choisi avec un peu d’opportunisme d’occuper ce qui est devenu au début du XXe siècle une niche éditoriale, le roman des mauvais garçons (de Paris). Au Poiss’d’or d’Alec Scouffi (Lmda N°197) en fait partie. Avec Un protestant, Georges Portal disait bien autre chose et sur un autre ton. Comme Michel Leiris, il s’était placé tout contre la pointe de la corne du taureau. Un protestant était le récit vrai – les documents d’archives le prouvent – de sa condamnation et de sa rédemption.
Son livre constitue aujourd’hui une étape cardinale du puissant militantisme gay du XXe siècle. Si le texte est resté en jachère, son message essentiel, servi par une langue admirable, a fondé en revanche la base doctrinale de la prise de parole homosexuelle telle qu’on la pense depuis. Tout tourne autour du mot « fierté » que Georges Portal énonce sans se douter qu’il prendrait sous sa forme anglo-saxonne, pride, la puissance d’une identité catalytique, comme un mot de passe ou un slogan peut métamorphoser les victimes en guerrier, les faibles et les opprimés en êtres dressés face à la vie par la grâce d’un nouvel atout.
Après les écrits d’André Gide, le roman vrai de Georges Portal contenait un fameux paragraphe dont le critique de La NRf Marcel Arland fut tout chamboulé dit-on : « Oui, fier ! Comment t’expliquer mon sentiment ? Je mentirais si je ne t’avouais pas cette fierté, absurde peut-être, mais réelle. Il me semble que j’échappe à une règle universelle, que je suis un privilégié, tout comme si je pouvais vivre sans respirer, marcher sur la mer, ou vaincre à ma fantaisie les lois de la pesanteur. C’est stupide, sans doute, mais ce que j’ai d’abord combattu en moi, puis ensuite accepté, je le revendique aujourd’hui. » Le désir de l’amour fut le moteur de Portal comme il en témoigne en décrivant le bal de Magic City, la drague, les vertus érotiques de l’armée. Cette dernière, comme chez Genet quelques années plus tard, nous vaut des pages d’anthologie : « L’armée laisse dans son sillage une chaude odeur de sexe, à laquelle les uniformes, avec leurs aciers et leurs cuirs, ajoutent un mystérieux et aphrodisiaque piment. » Le mythe n’est pas près de s’éteindre du beau légionnaire…
Qui fut Georges Portal ? Une certitude : il n’était pas le « Georges Portal » belge, pseudonyme du droitier Jules ven Erck, complice de Robert Poulet. Une information précieuse apparaissait dans le Catalogue des Éditions Denoël pour 1936. Tout en offrant un argument promotionnel hypocritement médical pour son livre, la brochure dévoilait son prestigieux ascendant familial : « Ce livre qui a pour auteur le petit-neveu de Frédéric Amiel, aborde avec une franchise que d’aucuns trouveront excessive, des problèmes qui relèvent de la psychologie des anormaux. L’agrément du récit composé par un écrivain du plus remarquable talent, la liberté des peintures et la vivacité du ton pourraient valoir à ce roman – où il n’entre que peu de fiction – un énorme succès mais d’un aloi douteux. Or, l’œuvre de Georges Portal présente un intérêt psychologique de premier ordre pour tous ceux qui étudient “l’homme cet inconnu” pour les psychiatres et les éducateurs bien informés du déséquilibre contemporain. » Sic ne peut-on s’empêcher d’ajouter. Un certain L.-F. Céline devait fulminer de partager avec un tel oiseau son éditeur…
Georges Emile Portal est né le 12 février 1887 à Nîmes. Il habitait avec ses parents à Saint-Jean-d’Angély au moment du conseil de révision de la classe de 1908. Il déclare alors la profession de négociant – mystère ! – mais est déclaré artiste dramatique en 1924. Il est mobilisé le 2 août 1914, se trouve médaillé d’une croix de guerre que ses « outrages publics à la pudeur » lui valent de perdre. Découvert avec son amant, il est cassé de son grade en avril 1916 et condamné à 4 mois de prison et 200 francs d’amende. On connaît la suite, il l’a écrite : versé au 18e Groupe spécial à Tarbes, il est blessé (« fracture du péroné avec perte de substances ») mais suit son amant et se voit intégré en février 1917 au 4e Bataillon d’infanterie de ligne d’Afrique, un choix très périlleux au plus fort de la guerre. Il est enfin libéré le 23 mars 1919 à Paris, se trouve en 1929 à Toulon où le requiert son métier de comédien. Il joue aussi à Marseille. Nouvelle avanie : il serait interné en camp pour avoir écrit une lettre ouverte au gouvernement de Vichy sur sa politique collaborationniste (aucune preuve pour l’heure). Finalement, c’est en Algérie qu’il reprend souffle. Il prend la direction de la troupe de Radio-Alger qui fait des étincelles sous sa direction avec deux dramatiques jouées chaque semaine en direct. Une pièce policière ajoutée le dimanche soir atteint un succès monstre, à tel point que « Double Tchatche et Sifflaous » (André Lesage et Jacques Bedos, le père de Guy), respectivement bègue et cagayou (trublion pied-noir), deviennent des gloires locales. Leurs voix lancées par les fenêtres ouvertes à l’heure vespérale portent dans toute la ville.
Georges Portal publie alors dans Arcadie, l’unique revue homosexuelle avec pignon sur rue. Il a l’esprit de suite, certains récits appartiennent au cycle du Protestant dont Denoël avait annoncé dès 1936 un deuxième volume. Las, le manuscrit paraît perdu. Finalement, Georges Portal s’efface le 7 avril 1958 à Paris à la suite d’une intervention chirurgicale. Il aura été pour beaucoup ce « prophète de l’homosexualité », soucieux de « prouver qu’une nature sexuelle pouvait aller de pair avec une virilité de caractère » (Arcadie, 1958). Son roman pourrait reparaître au début de l’année 2019.

Éric Dussert

Georges Portal, fier apôtre Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
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