Si Émile Zola a été le romancier de la thermodynamique et du cheval-vapeur, Georges Bayle aura été, lui, de la génération du moteur diesel. Du gros moteur diesel, celui des camions rutilants qui rugissent durant plusieurs lustres dans les romans et dans les films qui tiennent le haut de l’affiche : Un taxi pour Tobrouk (René Havard, Julliard, 1961, mis en images par Denys de La Patellière, 1961), Le Salaire de la peur (Julliard, 1950, film d’H.-G. Clouzot, 1953), Cent mille dollars au soleil (réal. Henri Verneuil, 1964, du roman de Claude Veillot, Nous n’irons pas en Nigeria, Denoël, 1962) ou encore, et dès 1935, La Créole du Central Garage de Jean Pallu (Rieder ; On verra bien, 2022). Les temps étaient à la célébration des belles mécaniques et de leurs couples puissants, et à l’observation, roman noir oblige au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de la perversion du cœur humain (masculin notamment).
Si les camions crèvent l’écran, Georges Bayle, né à Béziers le 22 août 1918, est beaucoup plus discret que ces titans d’acier grondants. Malgré le succès que lui confère la mise en images par Gilles Grangier de son roman de la « Série noire » Du raisin dans le gaz oil (1954), avec Jean Gabin et Jeanne Moreau sur des dialogues de Michel Audiard (Gas-oil, 1955), son parcours littéraire sera bref. Succède à son polar un recueil de nouvelles très réussi, Le Pompiste et le chauffeur (Gallimard, 1955) – il obtient le prix Cazes – puis un nouveau roman Les Déserteurs (Gallimard, 1958) dont l’humanisme qu’il y distille ne remue pas le petit monde de la librairie. On raconte que plusieurs manuscrits essuieront ensuite des refus et qu’ils finiront dans l’âtre familial. Rien de certain. On perd vraiment la trace de Georges Bayle, en revanche. Qu’est-il devenu ?
Son parcours d’homme avait débuté sous les auspices de l’abandon. Orphelin de père, élevé par ses grands-parents maternels, il quitte l’école à 14 ans et exerce divers boulots comme mécanicien ou docker à Marseille, avant d’y faire son service militaire en 1938. C’est la sale date : il est mobilisé illico et se retrouve presque aussi sec prisonnier. Dès le 18 juin 1940, il est désarmé. Commence pour lui une série d’évasions à travers le pays allemand. De Westphalie, il s’évade deux fois, et repris à Aix-la-Chapelle, se retrouve en camp disciplinaire en Ukraine, à Rawa-Ruska. Il visite ensuite, contraint, les camps réservés aux évadistes récidiveurs : Trembowla, Stryï (Ukraine) et finalement Berlin où il est libéré par les Russes à leur arrivée en avril 1945. Il rentre en France le 2 juin 1945 dans un sale état.
Si l’on en croit le portrait psychologique qu’il fait de son personnage de chauffeur routier dans son premier roman Du raisin dans le gaz oil, neuf ans après les faits, « Il emmenait avec lui,
comme un emplâtre collé à son âme, une lassitude bizarre, dont il ne parvenait pas à se défaire depuis les années de guerre. » Néanmoins, il vit et poursuit l’aventure : il s’installe à Roquefort (Aveyron), se marie avec la fille d’un industriel du fromage local, fait le ramassage des fromages frais dans les laiteries de sa région et se plaît à écrire. Depuis sa dix-huitième année, la découverte de l’œuvre de Dostoïevski l’avait poussé sur cette pente. Notamment son journal durant les années de camp. Et puis la double rencontre de Jacques Perret, ancien prisonnier de guerre lui aussi, à qui il dédie son Raisin, et de Marcel Duhamel lui ouvre les portes de la « Série noire ».
À l’époque, « Gabin ne jure que par Jacques Prévert », mais ce dernier est fatigué. Le réalisateur Grangier lui propose un jeune gars, Michel Audiard, qu’il sait parfait pour ce type de récit : « Gas oil est un film un peu noir. Pour cela, il faut un franc-parler, un langage vert à la Trignol. Toutes choses qu’Audiard peut admirablement faire revivre. » Le film sort. Certains cinéphiles s’en souviennent encore. Pour Bayle, suit la nouvelle « Le Pompiste et le chauffeur » (La Revue de Paris, 1954) qui donnera son titre au recueil de cinq nouvelles. Des histoires d’hommes au travail, et tout particulièrement au volant de ces poids lourds, stressés par les horaires, démunis face aux hasards de la route et aux aventures tapies dans les virages. Comme un Michel Leiris du bitume, ce sont les cornes du taureau du destin qui excitent le Biterrois de Roquefort, lequel s’intéresse aussi à une « Corrida » ou à un « Obsédé ». La critique Véra Volmane rencontre chez lui un « conteur-né » (Les Nouvelles littéraires, 29 mars 1956), et il est vrai qu’il sait tomber une phrase, une description d’êtres méticuleux dans leur travail, ou bien brisés par les années de route (« Invocations à saint Aphrodise »), comme le sont Les Déserteurs de la retraite allemande de 1944, cinq hommes perdus sur le Causse du Larzac, où des fermiers les hébergent, se battent contre eux, les cachent aux résistants qui veulent les massacrer. Tout cela se finit mal, mais Georges Bayle, qui disparaît le 13 janvier 1987 à Paris, aura dit là ce qui comptait à ses yeux : lorsque surgissent les uniformes, il est un devoir sacré de l’humanité de protéger chaque fuyard. Il pourrait être nous.
Éric Dussert
Égarés, oubliés Diesel régnant
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Éric Dussert
Des docks de Marseille aux laiteries de Roquefort, Georges Bayle aura assez vécu pour illustrer avec délicatesse la vie des travailleurs. Sans insister.
Un auteur
Diesel régnant
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°267
, octobre 2025.
