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Théâtre Parler français

avril 2019 | Le Matricule des Anges n°202 | par Patrick Gay Bellile

Arme au service de la colonisation, la langue est aussi un moyen de libération.

Tout commence par un prologue au cours duquel on assiste très modestement à la création du monde, « Dieu s’étant ennuyé toute l’éternité ». Il en profite pour créer aussi un gouvernement dans lequel on retrouve Bismarck au Partage des terres et Jules Ferry à l’Enseignement national. Et parmi les recommandations formulées par le créateur auprès de ceux qui vont le servir, la plus importante est peut-être celle-ci : « Vous devez porter essentiellement votre action sur les plus jeunes afin de les conditionner pour qu’ils ne se révoltent jamais. (…) Apprenez-leur à parler notre si belle, notre si grande langue, pas pour discourir ni pour prendre la parole, mais juste pour qu’ils comprennent et transmettent vos ordres.  » Pour les aider dans leur tâche, il leur confie un bien curieux collier, le « signal » : composé d’un ou de plusieurs objets répugnants, il est destiné à marquer l’enfant surpris en train de parler sa langue natale au lieu du français, et dont il ne pourra se débarrasser qu’en repérant et dénonçant à son tour un autre enfant surpris dans les mêmes circonstances. L’auteur précise que « Le signal a existé sous d’autres noms et sous d’autres formes en Bretagne et en Occitanie au moment de la francisation de toute la France ainsi que dans l’Empire colonial. »
L’action se passe dans une école, « au cœur de la ville capitale que les eaux de l’Atlantique pénètrent de mille bras. » Un incident sérieux vient de s’y produire : Dzitri a caché le signal et ne veut pas dire où. En fait, il l’a jeté dans le caniveau. L’école est en émoi. Car Dzitri risque d’être puni devant toute l’école : « Tu vas recevoir des fessées bien appliquées devant toute l’école rassemblée qui va te rire. » Les enfants le savent : il est interdit de parler la langue vernaculaire, celle qu’ils parlent au sein de leur communauté. Devant l’obstination de Dzitri, le maître décide d’utiliser les grands moyens : lui faire avaler du savon pour le laver à l’intérieur. Car « Vous savez, c’est du ventre que naît la parole, si elle est sale, c’est dans le ventre qu’il faut la laver. » Alors, dans un long monologue, Dzitri explique qu’il ne veut pas perdre sa langue, qu’il ne veut pas avoir peur, qu’il ne veut pas être quelqu’un. Et c’est par les mots qu’il va se rebeller. « Je ne veux pas être la projection de vos fantasmes. Je veux vivre ma vie et point. » Car priver un enfant de sa langue, c’est le couper de ses racines, le retrancher du corps social. Si sa langue est inférieure à une autre langue, il en sera de même pour lui.
Dénonçant le français comme instrument de pouvoir et d’oppression, l’auteur en fait aussi un instrument de libération au service de la poésie, de l’imagination et du rire salvateur. Elle lui permet de créer des personnages hauts en couleur, tendres et attachants. Elle est chez lui une langue fleurie, drôle, joyeuse, propice aux jeux de mots et aux images fulgurantes. Elle dit sans agressivité ni violence. Et Elemawusi Agbedjidji s’en donne à cœur joie. Il émaille son texte de récits légendaires, de l’histoire de sa mère, de celle des tirailleurs sénégalais qui ne l’étaient pas tant que ça et envers qui la France s’est montrée si peu reconnaissante. Ou de cette rumeur selon laquelle boire l’eau qui a servi à effacer le tableau permet d’ingurgiter toutes les connaissances qui gisent désormais au fond du seau. « À partir de là, tu es calé. Aucune concordance de temps ne te résiste, aucun accord du participe passé, même le plus-que-parfait du subjonctif, tu le jongles. » Et puis vient l’épilogue, situé en 2160. Inspiré de deux discours prononcés par Emmanuel Macron : « Le français est cette langue qui s’est toujours construite dans le dialogue avec les autres langues, dans ces passages d’une culture à l’autre, dans ses échanges permanents. (…) Nous devons le développer plus encore parce qu’il est un outil de notre attractivité, de notre influence et de notre capacité à porter partout notre message.  » Qu’en penserait le petit Dzitri ?

Patrick Gay-Bellile

Transe-maître(s), d’Elemawusi Agbedjidji
Éditions Théâtrales, 70 pages, 10

Parler français Par Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°202 , avril 2019.
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