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Domaine étranger Grand royaume

avril 2019 | Le Matricule des Anges n°202 | par Camille Cloarec

Après Les Invisibles, Roy Jacobsen nous emporte de nouveau au cœur de l’archipel arctique, pendant l’hiver 1944, le temps d’un récit épuré et rugueux.

Vivre sur une île, c’est chercher. (…) Les yeux d’un îlien cherchent, que sa main ou sa tête soit occupée, avec ces coups d’œil incessants sur les îles et la mer qui s’accrochent au moindre changement, qui notent le signe le plus insignifiant. » Tel est le quotidien d’Ingrid depuis trente-cinq années. Née sur l’île de Barrøy, qui porte le nom de sa famille pour la simple raison que sa taille ne lui permet pas d’accueillir plus qu’une poignée de personnes, elle a grandi dans un univers sans artifice aucun, d’une dureté implacable. Sans électricité, sans lien avec l’extérieur, sans revenu aucun, les Barrøy ont toujours vécu de la pêche et des quelques plantations survivant à la rigueur de l’hiver. Parfois ils voyagent jusqu’au « village », une île voisine animée par un magasin et une usine, pour s’approvisionner de quelques victuailles. Contrer la rudesse des intempéries, saler les morues, naviguer par tous les temps sont autant de savoirs ancestraux qui se sont transmis de génération en génération depuis la nuit des temps. « Barrøy est une terre du silence, les adultes n’expliquent pas aux jeunes ce qu’ils doivent faire, ils leur montrent et les jeunes imitent. » Les parents d’Ingrid sont décédés, son frère l’a abandonnée, et sa tante blessée au bras est loin. Enlisée dans une solitude qui ne semble pas connaître de fin, elle va pourtant vivre une histoire d’amour d’une beauté tragique, décuplée par l’isolement insulaire.
Suite au naufrage d’un navire allemand, des corps ravagés de soldats échouent sur l’île d’Ingrid. Seul un homme, dans un état pitoyable, semble encore vivant : « l’on aurait dit qu’il n’avait jamais été un être humain et qu’il ne le serait jamais  ». Elle parvient à le sauver et, plus tard, à l’aimer. Il s’appelle Alexander, est un jeune ingénieur de Leningrad prisonnier des Allemands. Dans le secret, ils passent ensemble les longs mois d’hiver – « ils restèrent là, au rythme des respirations hachées, comme si elle n’avait jamais été une femme, et pour la première fois elle se laissa envahir par la certitude qu’il existait une autre île ». Ingrid initie Alexander au quotidien aride de l’île, à son dialecte et à la nourriture de la mer. Leur relation grandit malgré les menaces extérieures, accrues par les enquêtes répétées de l’officier d’administration Henriksen et du lieutenant Hargel autour de ce mystérieux naufrage. La guerre se rappelle alors à eux, et Ingrid se réveille soudain dans une chambre blanche d’un hôpital, amnésique.
Ce roman tout à la fois rustique et lyrique, qui oppose le « parler beau » des citadins aux termes techniques des insulaires, dresse un portrait saisissant de Barrøy, « avec le ciel comme toit et comme murs ». Ses personnages féminins à la grandeur d’âme pleine de passions, de dureté et de regrets font preuve d’une force à toute épreuve. Que ce soit Suzanne, qui est de retour de la ville après deux aventures infructueuses et un enfant né alors qu’elle avait 17 ans, ou bien Barbro, la tante avare de paroles d’Ingrid, les femmes dépeintes par Roy Jacobsen ne se laissent jamais abattre. Elles aimantent les hommes, accouchent seules au large de l’océan et font face bravement à leur destin. La simplicité quasi héroïque de ces îliennes est rehaussée par une écriture épurée, qui leur rend un hommage vibrant – « Dieu n’éprouve pas autant d’amour pour les gens de la côte que pour ceux de l’intérieur des terres et des villes ; Il les oublie totalement pendant de longues périodes. »
Roy Jacobsen s’attache au caractère sauvage et impitoyable de la nature arctique, qu’il décrit avec minutie. Bercé par le rythme des saisons, par les couleurs du ciel et par les allées et venues de la marée, son récit glorifie les petits détails et les petites techniques qui permettent aux insulaires de survivre. Ainsi en est-il de la morue, « cet or d’un blanc d’ivoire qui avait maintenu en vie ces côtes affamées depuis huit cents ans, depuis la première fois qu’il avait surgi dans un manuscrit  », de sa pêche, de son nettoyage et de son séchage – ressource première sacrée de l’archipel. Voyage littéraire, géographique et temporel, Mer blanche est une épopée poétique et historique aux images persistantes, qui hantent l’imagination bien après avoir fermé l’ouvrage. Tour à tour douce, naïve et endurcie, cette dernière laisse derrière elle un paysage inoubliable : celui d’un large espace désolé où se confondent les bleus d’une mer violemment agitée et d’un ciel à l’horizon infini. Au cœur de ce lieu oublié, des êtres qui appartiennent à un autre temps – « Ingrid a toujours vu l’île comme un grand royaume ».

Camille Cloarec

Mer blanche, de Roy Jacobsen
Traduit du norvégien par Alain Gnaedig, Gallimard, 272 pages, 21

Grand royaume Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°202 , avril 2019.
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