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Domaine étranger Sous les mots

juillet 2019 | Le Matricule des Anges n°205 | par Valérie Nigdélian

De 1932 à 1947, autour de la pierre angulaire du fascisme italien, les nouvelles d’Elio Vittorini interrogent l’énigme cachée derrière le langage.

Les Hommes et la poussière

Pour la première fois traduits en français, la vingtaine de textes qui composent Les Hommes et la Poussière donnent à voir l’intégralité des nouvelles que Vittorini écrivit dans les années 1930 et 1940. C’est un recueil fait d’éclats – éclats de sens, éclats de langage, sous une lumière nostalgique, souvent onirique. Un univers profondément énigmatique qui se déploie autour d’une parole tue, cherchée, impossible. Et, en filigrane, une traversée de l’histoire tragique de l’Italie de la première moitié du XXe siècle. On y devine l’évolution de l’engagement politique de l’écrivain (successivement anarchiste, fasciste de gauche, communiste, socialiste puis radical) – depuis la marche ratée sur Rome d’un adolescent de 14 ans fasciné par « la merveilleuse réalité de ces garçons en chemise noire qui retournaient le fond vaseux du calme provincial » jusqu’aux récits de résistants, ces « offensés du monde entier » qui rêvent d’une nouvelle Babel au croisement des langues et des cultures, d’une communauté retrouvée. On y découvre un laboratoire ouvert à l’expérimentation, traversé d’influences multiples – de l’hermétisme au roman américain dont Vittorini fut un ardent passeur. Un lyrisme poétique qui confine parfois au caprice maniériste. Et une structure narrative flottante, souvent réduite à l’os, dont l’allusivité peut parfois décontenancer. L’enfance y est centrale, toujours enfuie – de fillettes amoureuses en garçonnets vengeurs, ou en secrets chuchotés à l’oreille. La vie s’y révèle poussière, « un après-midi de choses qui avaient toutes déjà été ». Les personnages y sont de pures apparitions, voix fantomatiques émergeant de l’ombre et du silence. Le dialogue s’avère d’ailleurs prépondérant, allant quelquefois jusqu’à former l’ossature même du récit – à l’image de ce nom écrit puis creusé toujours plus profond dans la terre, « jusqu’au charbon et jusqu’au fer, jusqu’aux plus secrets métaux aux noms anciens », mais… quel nom ? Nous ne le saurons jamais. La forme est là (« Dans l’obscurité, dans le silence, le manteau de la pensée fut déplié, et il tomba sur nous tous, il nous enveloppa »), mais le sens échappe : « Mais qu’y avait-il à penser ? » Questions et de réponses (qui n’en sont pas) s’enchaînent, produisant une rythmique hypnotique par ses répétitions et son caractère circulaire. Croisés à des interjections, des noms proférés (« Oh ! Manille ? Et San Francisco ! (…) Et Livourne ! Et Aca- pulco ! »), des klaxons vibrants, des grésillements radiophoniques, ces « dialogues » dessinent tout un paysage sonore, une petite musique à l’inquiétante fixité. Et c’est comme un voyage immobile à travers la densité poétique de la parole, pour laisser affleurer, sous le voile des mots, les tréfonds de la conscience ou les visions du monde.
On ne peut bien sûr évacuer la question de la censure fasciste, et de l’effet qu’elle génère ici, cette « figuration d’une parole empêchée » ainsi que le rappelle Marie Fabre dans son éclairante préface. Il s’agit sans doute plus largement d’interroger aussi, sous le fascisme, les fascismes – les servitudes et les enfermements d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs – et de descendre dans la mémoire des temps pour donner à entendre tous les « esclavage(s) enseveli(s)  »  : la Milan bombardée en août 1943 n’est pas (seulement) Milan – on est aussi, écrit Vittorini, à Madrid, Bilbao, Guernica et Santander. On est à Shanghai, à Nankin, à Canton. On est à Varsovie, Belgrade, Londres, en Grèce et en Russie, sous les bombes fascistes espagnoles, japonaises. Cette dimension fondamentalement symbolique, voire allégorique, de la réalité est imposée par l’absence de données tangibles, par la fragilité de récits délicatement esquissés et par certaines bizarreries, parfois menaçantes, du discours : il faudra alors patiemment les dérouler – ainsi ce « merveilleux filet de sang qui jaillissait sans fin, comme s’il y en avait toute une pelote à l’intérieur du front ».

Valérie Nigdélian

Les Hommes et la Poussière, d’Elio Vittorini
traduit de l’italien par Marie Fabre,
Nous, 162 pages, 16 

Sous les mots Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°205 , juillet 2019.
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