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Domaine étranger Sans rien qui racole

juillet 2019 | Le Matricule des Anges n°205 | par Gilles Magniont

« J’humanise des personnages dont les autres écrivains ne parlent même pas » : sous le titre Underworld, un remarquable florilège des romans noirs de William R. burnett.

Underworld : Romans noirs

Il y a des moments de réalité dans tous ces livres qui sont absolument écrasants » écrivait John Huston. Mais si les livres de Burnett (1899-1982) connurent parfois un grand succès, leur auteur ne jouit pas de la même postérité que certains de ses contemporains, tels Hammett ou McCoy. Peut-être est-ce qu’il fut vite, souvent et bien adapté (par exemple par Huston), de sorte que les films ont pu faire oublier les romans ; ou encore que cet auteur prolifique négligea d’appartenir à un genre, publiant certes trente-cinq polars de son vivant, mais aussi des livres qu’on n’estime guère, histoires de boxe ou de cow-boys ; qu’il refusait d’être associé à un courant américain, lui qui préférait le réalisme européen (et tout particulièrement français), vénérait Simenon et trouvait Chandler assez nul ; qu’enfin, toujours soucieux de garder sa liberté de mouvement, il se tint prudemment à distance du Parti et des professions de foi.
Ajoutons qu’il sut pragmatiquement mener carrière de scénariste à Hollywood, et l’on aura compris qu’il n’est pas facile de construire une mythologie de Burnett – pas l’ombre d’un maudit, et pas la tête de l’emploi, pour celui qui apparaît souvent replet et engoncé sur les clichés. Autant revenir alors aux écrits, ce que fait avec art ce volume Quarto : biographie et filmographie précises, iconographie intelligente, périphérie plaisante d’inédits (les souvenirs d’un de ses fils, des extraits de son journal), et, évidemment, la pièce de résistance : cinq romans aux traductions remaniées, puisque la Série Noire avait amputé les textes pour les faire entrer dans sa pagination, et qu’elle les avait colorés d’un argot trompeur. On (re)découvre alors comment Burnett « inventait une subjectivité » – selon les mots de Benoît Tadié, dans son éclairante préface –, parvenant sans connaissance directe du milieu à renverser le point de vue du polar, c’est-à-dire à apercevoir le monde en empruntant le regard des criminels. Non pas, ici, Little Caesar (1929), le gangster qui rendit son créateur fameux, mais d’autres figures plus tardives, tel le héros d’Underdog (1957), sur qui on peut s’arrêter, tant il est exemplaire du « parti pris démocratique » (Tadié) de Burnett. Underdog, à savoir un perdant, une victime : sorti de prison, Jerry Clinch devient le chauffeur et mécanicien de celui qui « gère la ville entière », stabilité qui n’aura bien sûr qu’un temps, celui de se faire manipuler et entraîner dans une fin prévisible. Rien de cette intrigue pour surprendre le lecteur, rien de spectaculaire pour le faire vibrer (une explosion réglée en trois lignes, une poursuite finale sur quelques paragraphes) ; l’intérêt est ailleurs, dans une redoutable résistance aux poncifs, et dans l’évitement des typologies. La jeune prostituée se révèle maîtresse de maison économe, le big boss déclinant s’avère presque bonasse, chacun a sa chance, son quart d’heure d’intériorité, jusqu’aux seconds ambitieux qu’un coup de sonde révèle comme autant d’hommes dépressifs qui attendent la pluie. Et au milieu, Clinch, isolé dans la grande ville anonyme du Midwest, séparé des honnêtes gens comme de la pègre, sa cervelle explorée dans un discours intérieur qu’on pourrait juger pauvre : perpétuellement irrité, frustré, « complètement noué », obscur à lui-même, rétif aux relations, lui qui ignore le sens de « mon vieux » ou « l’ami ». Ça ne vous rappelle rien ? Il y a de quoi songer souvent à L’Étranger, et à sa petite métaphysique merdique, sauf qu’on jugerait plus discret dans sa manière.
The Cool Man (1968), qui clôt le volume, fut l’avant-dernier roman publié de son vivant. Les éditeurs ferment la porte, les studios aussi vont cesser de faire appel à lui, sans doute s’insère-t-il mal dans la modernité – par exemple cette « manie sexuelle » qui, juge-t-il, est venue « déformer la fiction américaine » – mais qu’importe, il continue de taper manuscrit sur manuscrit, des pièces de théâtre et un journal (1000 pages entre 77 et 89) : « J’écris pour moi », en tout cas jamais pour la galerie.

Gilles Magniont

Underworld. Romans noirs,
de William R. Burnett
Édition de Benoît Tadié, traductions
révisées par Marie-Caroline Aubert,
Gallimard/Quarto, 1120 pages, 28

Sans rien qui racole Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°205 , juillet 2019.
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