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Égarés, oubliés Évelyne Sullerot, l’insoumise

juillet 2019 | Le Matricule des Anges n°205 | par Éric Dussert

Retour sur le remarquable parcours d’une éveilleuse de la conscience féminine, à la fois sociologue, romancière et militante.

Si l’on devait établir la liste des avancées et sujets novateurs proposés par Évelyne Sullerot, cette page n’y suffirait pas. Toute sa vie, elle a semblé mue par une forme très efficace d’inspiration. Appelons ça imagination prospective ou sens d’observation du réel et du développement des phénomènes. Elle fait partie de ce groupe très restreint des intellectuels capables de figurer une époque dans ses bons mouvements, dans ses réflexions subtiles. Prenons un exemple : dès les premières années de la Seconde Guerre mondiale, Évelyne Hammel, qui était née le 10 octobre 1924 à Montrouge, se trouvait aux côtés de la Résistance (mineure, elle est même arrêtée et jugée pour menées anti-vichystes) – sa mère, un personnage elle aussi, avait vu arriver Pétain au pouvoir sans se bercer d’illusions, tandis que son père, pasteur protestant devenu psychiatre, va cacher des Juifs dans sa clinique : ils auront droit tous les deux au statut de Justes. La jeune Évelyne ne s’arrête pas là évidemment, et jusqu’à sa disparition à Paris, le 31 mars 2017, elle brille sur plusieurs plans : sociologue, elle mène des enquêtes sur le rôle des femmes, exégète elle établit la bande dessinée dans sa gloire dès septembre 1967 au cours du colloque de Cerisy sur la paralittérature. Elle aussi romancière, de l’Académie des sciences morales et politiques, élève les deux enfants de son mari veuf, le médecin et journaliste François Sullerot, en fait naître elle-même, et milite hardiment. À 23 ans, elle rencontre Viviane Jamati, jeune sociologue qui travaille sur la condition des femmes. L’étincelle est là.
Dès 1956, Évelyne Sullerot participe au mouvement de la Maternité heureuse – bientôt Planning familial – qui prône le contrôle des naissances et lutte pour la contraception, mène des recherches, les premières, sur La Presse féminine (Armand Colin 1963), enseigne aux côtés d’Edgar Morin, s’investit énormément dans la sociologie du travail au féminin (Histoire et sociologie du travail féminin (Gonthier, 1968), un succès d’édition traduit en dix langues, envisage la nouvelle fragilité du couple (Pour le meilleur et sans le pire, 1984), devine la dégradation de l’image du père (Quels pères ? Quels fils ? Fayard, 1992), le bouleversement des familles (La Crise de la famille, 1997)…
Vouée à la science sociologique, elle avait néanmoins découvert toute jeune la puissance de la littérature avec les contes d’Andersen, et en particulier « La Reine des neiges » que le petit Key observe sur son flocon. Sans loupe mais d’assez près tout de même, Évelyne Sullerot s’intéressa à son tour à la femme dans ses romans, et en particulier à son corps. Son roman L’Enveloppe (Fayard, 1987) envisageait celui-ci devenu un ennemi pour la malade, le corps magnifique de l’amoureuse rayonnante, le corps mutant de l’adolescente en proie aux changements physiologiques… Puis il y eut Silence (Fayard, 2004), récit d’une surdité passagère où l’oreille inerte offre une bulle temporelle permettant de laisser remonter les sons d’une vie. Et puis il y a son délicieux essai baladeur intitulé Diderot dans l’autobus (2001), et pour qui s’intéresse à l’histoire littéraire de fond, il faut ajouter pour 1976, c’est-à-dire bien avant tout le monde, un essai d’une singulière richesse sur l’Histoire et mythologie de l’amour. Huit siècles d’écrits féminins (Hachette) où elle reproduit des pages parfois méconnues. Les femmes célébrant l’amour ne manquent pas d’adresse. Le but de la sociologue ? « Conserver en priorité ce qui était beau, pour la beauté, que ce fût écrit par une femme célèbre, une oubliée ou une inconnue. » Alors elles sont toutes là, depuis Claude de Burine jusqu’à Anne de Graville ou Hélisenne de Crenne, Jeanne Flore, Céleste Mogador, Monique Wittig ou Valentine Penrose et sa consœur de Saint-Point, des aristocrates d’ancien régime et des ouvrières du XIXe siècle comme Suzanne Voilquin. On en passe. Équipé de notices biographiques, ce livre a le double usage d’un panthéon et d’un dictionnaire.
Arrivé à cette étape du portrait, il est difficile de résister à l’avis d’Évelyne Sullerot sur Simone de Beauvoir – qui réside toutefois à la page 151 de son essai anthologique. Dans un livre d’entretiens avec Bernard Morlino (2015), Évelyne Sullerot en aura donné une analyse démythifiante : « Je n’aime pas beaucoup son style de professeur de philo, mais pas très rigoureux. Dans Le Deuxième Sexe, il n’est pas du tout question de sciences, de biologie, de découvertes, ni d’enquêtes sociologiques sérieuses. (…) Je ne comprends pas le culte qui existe autour de Beauvoir, une personne assez ennuyeuse en définitive. Elle avait une voix pointue de grande bourgeoise jouant les révolutionnaires. (S)on œuvre philosophique est à peu près nulle. » Et la résistante de préciser qu’une femme qui s’est « mal conduite pendant l’occupation », puisque Simone de Beauvoir a travaillé pour Radio-Vichy, « cela ne peut pas passer. » Et de récuser la fameuse antienne beauvoirienne : « On ne naît pas femme, on le devient. » La scientifique rétorque « C’est une ineptie. La femme naît biologiquement programmée pour être mère. (…) Si une femme peut rejoindre l’humanité asexuée dans les sciences, c’est grâce à la société (…) qui lui permet d’étudier, de surmonter les handicaps de la maternité et de ne pas rester enfermée dans sa “féminitude”. Dans les sociétés plus primitives que la nôtre, la femme reste enfermée dans sa condition ».

Éric Dussert

Évelyne Sullerot, l’insoumise Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°205 , juillet 2019.
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