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Intemporels En milieu hostile

juillet 2019 | Le Matricule des Anges n°205 | par Didier Garcia

Le Russe Iouri Bouïda nous raconte l’histoire d’un train fantôme dans une gare de la Russie d’après-guerre. Un huis clos oppressant.

Plantons rapidement le décor, comme nous le ferions pour une pièce de Beckett : deux baraques pleines de courants d’air, un pont rouillé, dont « l’ossature métallique disgracieuse » surplombe une rivière souvent en crue, et tout autour de la boue. Sans oublier, gardant l’entrée d’un entrepôt, des « chiens féroces mangeurs d’homme », et des rails qui mènent Dieu sait où.
Bienvenue à la station Neuf, une gare située quelque part dans une Russie inhospitalière, où tente de vivre une poignée d’hommes et de femmes qui n’aspirent qu’à quitter les lieux et le sinistre quotidien qui est le leur. À la vérité : tous sauf Ivan Ardabiev, alias Don Domino, ainsi surnommé à cause de sa passion pour les dominos. Lui, s’il reste, c’est pour s’acquitter jusqu’au bout de l’étrange mission qu’un colonel lui a confiée : faire en sorte que le train zéro passe chaque jour sans encombre sur le pont. Un train dont ni lui ni nous ne saurons jamais rien : « Lieu de départ, inconnu. Lieu de destination, secret. » Un train composé de quatre locomotives et d’une centaine de wagons « bouclés et plombés » dont nous ignorons ce qu’ils transportent (tout juste saurons-nous qu’ils sont « remplis de mutisme, de silence, de ténèbres »). Au total : soixante-quatre tonnes, et cent vingt mètres cubes de mystère. Mais rien que pour ce train, censé passer une fois par jour : « les rails, les traverses, les stations d’évitement (…), les entrepôts, les hangars, les ateliers de réparation, les ponts, le chantier d’abattage des arbres, la scierie, l’eau, le charbon et, pour finir, les hommes » Des hommes qui travaillent d’arrache-pied pour penser le moins possible. Car le pire, finalement, c’est encore de penser : « Les pensées, ça fatigue plus que la masse. Ça brûle l’homme de l’intérieur. Ça brûle les forces. »
Si Ivan reste, c’est aussi parce que « son père avait tué sa mère d’une balle dans la tempe, puis il s’était tiré lui-même une balle dans la tempe, laissant son fils seul face à cette vie incompréhensible ». Pour lui, désormais, être là ou ailleurs, cela revient franchement au même. Il faut en effet ne plus attendre grand-chose du présent pour se satisfaire d’une vie à ce point spartiate, jusqu’à ces dîners, chaque jour faits de pommes de terre bouillies froides, d’un morceau de lard dur comme du bois, et d’un croûton de pain vieux d’une semaine. D’ailleurs, à la station Neuf, il n’y a pas que les pommes de terre qui soient froides : les femmes le sont bien davantage, avec « leurs exhalaisons marécageuses », « la crevasse noire de leur bouche », « les collines en fonte de leurs seins », « les labyrinthes visqueux de leur vagin », un « rivet à la place du nombril, et une douille en acier à l’endroit crucial ». De plus, selon Ivan, la plupart sentent le chou, quand ce n’est pas l’oxyde de carbone.
Un jour, parce qu’il faut bien que ce genre d’histoire s’achève d’une façon ou d’une autre, dans une scène apocalyptique, le train déraille enfin. Mais impossible pour le lecteur de savoir si cet événement se déroule dans la réalité ou dans les rêves d’Ivan, souvent dopés par une bouteille de vodka toujours à portée de la main.
À travers l’histoire de ce train, c’est surtout celle d’Ivan Ardabiev que nous raconte Iouri Bouïda (né en 1954). Et c’est sa destinée qu’il nous demande de suivre. Un destin qui rappelle celui des personnages du théâtre de Beckett, tous englués dans un quotidien misérable. Comme Ivan le reconnaît, peu importe d’où vient ce train, où il se rend et ce qu’il transporte. L’important c’est qu’il existe, que quelqu’un ait décidé qu’il devait passer chaque jour à la station Neuf, et qu’Ivan aurait à attendre son passage comme d’autres attendent Dieu, une femme ou Godot (« c’était ça, son monde »). Un train grâce auquel il aura quand même vécu de beaux moments auprès de Fira : « Il l’avait apprise, sur le bout du doigt, gravant sans effort dans sa mémoire tout ce qui lui plaisait à elle ». Les seuls beaux moments du roman, qui durent à peine quelques pages.
Il est possible de faire de ce livre (publié en 1997) une lecture historique et politique de la Russie post-stalinienne, ou une lecture métaphysique, ce train pouvant être perçu comme une métaphore de la vie, voire de l’absurdité d’une vie qui ignore où elle va. Mais quelle que soit notre façon de l’aborder, du début jusqu’à la fin cela reste âpre, austère, violent. Et toujours plus ou moins oppressant. Le Train zéro est donc de ces romans qui séduisent par leur force et qui dérangent par leur fond, parce qu’ils nous ramènent malgré nous à notre difficulté à donner du sens à notre vie.

Didier Garcia

Le Train zéro, de Iouri Bouïda
Traduit du russe par Sophie Benech,
L’Imaginaire, 144 pages, 6,90

En milieu hostile Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°205 , juillet 2019.
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