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Domaine étranger Le goût de l’eau

février 2020 | Le Matricule des Anges n°210 | par Camille Cloarec

Après La Fin (2010), Salvatore Scibona creuse encore plus en profondeur le thème de la filiation, celle de trois générations hantées par l’abandon, le déni et la quête identitaire.

Habiter un lieu, c’est en boire l’eau. » Tel est le constat irréfutable dressé par l’auteur, scandé à la manière d’un mantra par Le Volontaire. En effet, c’est l’eau de sa ferme natale qui manque le plus à Vollie alors qu’il combat au Vietnam. Ce dernier, fils unique inespéré arrivé tardivement dans la vie de ses parents, qui lui donnent le surnom de Volontaire, grandit entouré d’amour, de nature et de bonté. Frappé d’une sorte de malédiction, laquelle prend la forme d’un violent rejet de ses origines paysannes, il plaque sa famille à 17 ans pour s’enrôler dans le Corps des marines. Il ne reviendra jamais à la ferme, et ne reverra jamais ses parents tant aimés.
En Asie, Vollie est témoin d’horreurs et perpétue lui-même, avec l’appui de sa fidèle mitrailleuse La Charcutière, d’ignobles atrocités. Les paysages dévorés par les explosions, les viols et les embuscades n’effacent en rien celui de sa naissance – « une prairie, une grange tout près de s’effondrer, une pâture, un fossé envahi de fougères, quatre-vingts hectares d’éteules attendant la neige ». À contre-courant de son éducation marquée par la pureté et le goût des choses simples, le désormais caporal rempile sans un mot pour ses parents, est envoyé au sein d’une unité clandestine au Cambodge, où il est fait prisonnier, et passe plusieurs mois dans un tunnel. Au cours de cet isolement, Vollie atteint un point de non-retour. S’il s’en sort, il troquera son identité. « Son juste lieu était la ferme, mais être d’un endroit voulait dire boire son eau, or il était désormais plein de cette eau d’ailleurs, celle du Vietnam et de la Caroline – il avait introduit la discorde dans le corps en paix, et celui-ci était dans l’égarement. »
Le destin de cet homme dur à cuire, qui deviendra à sa libération une taupe infiltrée à New York puis Dwight Elliot Tilly, un discret habitant du Nouveau-Mexique, se mêle à deux autres figures masculines solitaires. Tout d’abord, Elroy Heflin, aux géniteurs inconnus, né au cœur d’une communauté hippie dont l’unique ami de Vollie/Tilly faisait partie. Ce dernier se retrouve son tuteur légal avec Louisa, l’une des membres chez laquelle il s’installe. Cependant, ce semblant de vie de famille est de courte durée : la figure paternelle disparaît, et Elroy emprunte une voie peu recommandable, entre délits, prison et armée. Au fil de ses pérégrinations, il sème un fils, Janis, qui est laissé aux bons soins de sa mère à Riga. Mais voilà que la malédiction familiale, si l’on peut la qualifier ainsi, le rattrape – celle qui a poussé le jeune Vollie à fuir sa douce enfance, et qui a plus tard fait de lui un étranger pour lui-même, « vivant dans son seul corps, et dans la mémoire de personne ». La garde de Janis lui incombe soudain. Et l’héritage sombre dont il est malgré lui le dépositaire, mélange de malformation sentimentale, de renoncement généalogique et d’impitoyable égoïsme, fait une nouvelle fois des siennes.
La terrible obsession de faire le vide et le mal autour de soi atteint son paroxysme en Elroy, qui abandonne comme un vulgaire bagage son fils à l’aéroport de Hambourg. Tandis que l’enfant est recueilli par un orphelinat religieux où personne ne viendra le réclamer, Tilly, de plus en plus obnubilé par le mal qu’il a perpétré, poursuit une forme de rédemption. Il reprend le fil de son parcours : « l’histoire non seulement d’avanies diverses mais aussi de belles choses qui étaient arrivées, le rêve d’évasion, la dégringolade ; dans son cas à lui, l’éclat du soleil sur sa tête à la sortie du tunnel, le goût de l’eau de son pays ; et aussi le négatif, dans sa totalité, les chagrins de l’enfance, une balle dans le dos, un temps sans mesure, la faim comme une lame dans l’estomac ».
L’enchâssement de ces trois êtres délaissés, écrasés par le déracinement, la cruauté et la destruction, se mêle au passé militaire plus ou moins récent des États-Unis. L’annihilation des individus, la glorification d’une nation imbue d’elle-même, le racisme latent constituent un modèle dans lequel Vollie et Elroy baignent. La misère qui découle de choix infructueux, l’aridité des grands espaces et l’implacabilité d’un système pénitentiaire inique gravitent autour des personnages du Volontaire. Salvatore Scibona, derrière ce roman dense, qui fait se croiser des époques et des réalités distinctes, déploie une longue histoire d’abandons et de déchirures à répétition. Et la séparation originelle opérée par Vollie, de laquelle tout découle, demeure à jamais un mystère. « La nuit, allongé sans dormir sur sa couchette, il demandait à l’obscurité quelle était cette force invisible, imparable comme la gravité ou le vent, qui le poussait à faire ce qui aurait abasourdi et écœuré ses parents s’ils l’avaient su, cette force qui semblait égale à, et causée par, l’amour qu’il éprouvait pour eux, mais orientée en sens opposé. »

Camille Cloarec

Le Volontaire, de Salvatore Scibona
Traduit de l’américain par Éric Chédaille,
Christian Bourgois, 443 pages, 23

Le goût de l’eau Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°210 , février 2020.
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