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Domaine français Corps et âme

mars 2020 | Le Matricule des Anges n°211 | par Chloé Brendlé

L’écrivain Arno Bertina sort de la fiction pour faire entrer dans nos têtes le monde de jeunes femmes rencontrées au Congo. Elles vendent leur corps pour survivre ; avec elles il a animé des ateliers d’écriture.

L' Age de la première passe

Les premiers jours, je suis dans la cour du Foyer des filles vaillantes comme Marlène Schiappa dans un gouvernement : je ne sers à rien. Une fois passé les présentations officielles, comment amorcer un vrai dialogue, construire la confiance ? Elles constituent un groupe et je suis seul – on a vite l’air idiot » Ces quelques phrases (qui ne sont pas les premières) amorcent le chemin du livre et son ton : plongé dans un univers étranger, un mundélé français doit se frayer non pas tant sa place qu’une voie, voie d’accès aux autres qui ne vous attendaient pas. Devenir alors à la fois tout ouïe et tout œil, tanguer d’un pied sur l’autre, accepter l’inconfort, l’humour, la beauté pour : créer le passage à l’écrit de celles qui, parfois, lui racontent. À trois reprises entre 2015 et 2017, Arno Bertina a séjourné dans les villes de Pointe-Noire et de Brazzaville et tenté de faire émerger les récits de jeunes femmes accompagnées par l’ONG Actions de solidarité internationale. L’Âge de la première passe est la relation de ces rencontres, fragiles, avec une soixantaine de mineures, souvent mères, responsables de leur(s) propre(s) frère(s) ou sœur(s), rejetées par leur famille, par leurs pères agressées, souvent. Ces jeunes femmes que nous présente Bertina ont des noms « coruscants », Dieuveille, Diane des Nations, Lucrèce mais aussi Fanette, Ordanie, Litvy, Merveille ; elles parlent le lari ou le kituba, ou le lingala, et le français. Dans cette dernière langue, officielle et coloniale, elles disent qu’elles « font la vie », au prix d’un repas ; elles font dans cette langue pourtant ni étrangère ni intime passer des sensations de solitude extrême comme de communion : « Depuis ce jour, j’ai beau prier tout le temps, on continue de m’abandonner. » et « Je n’intéressais plus. », mais « Quand j’ai vu les deux Mamans [représentantes de l’ONG] arriver, ça m’a fait du bien à tout le monde ». Elles taisent beaucoup.
Face à elles Arno Bertina est aussi parmi elles ; il recueille leurs paroles, essaie de comprendre sans toujours résoudre ce qu’il ne connaît pas (grammaire non seulement des mots mais des gestes), de retranscrire des scènes vues mais aussi les « sirènes ». Il puise dans les témoignages des intervenants qu’il accompagne lors des maraudes, des psychologues, de personnes rencontrées dans des bars, convoque l’ethnologue de Les Mots, la mort, les sorts, le psychiatre qui créa la clinique de La Borde, s’entoure de bonnes fées littéraires (masculines pour la plupart !) pour trouver des ressemblances, des affinités, entre des expériences de la solitude, de la misère, de la folie mais aussi de la joie paradoxale. Si L’Âge de la première passe est un récit très impressionnant, c’est parce qu’il essaie d’établir des ponts, des liens sans circonscrire. D’un chapitre à l’autre, il passe d’une anecdote à une réflexion sur la langue, d’une description à un témoignage, du souvenir à la critique, de la mélancolie à la cocasserie. Pas plus qu’il n’enferme les jeunes femmes dans une case il ne se laisse saisir à son tour.
Tout en renonçant à un certain lyrisme qui faisait la marque de ses premiers romans, Bertina n’en affirme pas moins une voix. Cette voix intensément proche ressaisit sa propre trajectoire, celle d’une vie (d’homme à l’étroit dans sa peau) et d’une œuvre (à l’essai de vies différentes, aux bords de la fiction et du récit). Cette voix se démarque d’autres, non nommées, ivres de mots et de « fraternités » (pensons au malaise que peut procurer La Mer à l’envers). Cette voix se voudrait à la fois lieu de « tumulte » et de « tempête » et concentré de délicatesse : « Pour décrire la violence du monde, je dois me faufiler entre la joue et la gifle qui menace. » (La trajectoire, toujours, plutôt que le but). Son livre est de ceux qui rendent justesse ; jamais il n’apparaît déplacé, c’est lui qui nous désancre, et provoque l’émotion qu’on peut avoir à écouter un instrument qui s’harmonise dans un orchestre avant le concert : sans partition, avec des grincements, des fugues, les frottements des autres et au milieu, quelques notes, qui nous aspirent. Chloé Brendlé

L’Âge de la première passe, d’Arno Bertina
Verticales, 268 pages, 20

Corps et âme Par Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°211 , mars 2020.
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