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Domaine français Le courage des oiseaux

juin 2020 | Le Matricule des Anges n°214 | par Thierry Guichard

Avec Éphéméride, Valérie Rouzeau entrouvre sa fabrique intime d’écriture. On y voit battre un cœur gros, irrigué par un sang fait des voix venues de l’enfance et des livres. Vivifiant.

Certes, l’éditeur a tenu à inscrire au fronton du nouveau livre de Valérie Rouzeau le mot « poésie », mais Éphéméride est un livre qu’on devrait pouvoir mettre entre les mains de tous les lecteurs que la poésie effraie, intimide, ennuie. Entre journal de bord, carnets intimes et fabrique du poème, le nouvel opus de la poète (elle n’aime pas le mot poétesse) est avant tout un livre enthousiasmant. Peut-être parce qu’on y fait la rencontre émouvante d’une belle personne et de toutes les belles voix qui l’habitent, celles de poètes d’hier et d’aujourd’hui, de compagnons de route et de déroutes que l’on croise au fil d’un temps bouleversé. Posé comme celui d’un journal intime, le texte se joue de la chronologie et navigue dans le calendrier au gré d’une mémoire qui rapproche les jours et les années en fonction de sa propre sensibilité. Avant tout, c’est une voix qu’on entend, qu’elle s’exprime en vers ou en prose, qu’elle se cache sous le texte d’un mail très prosaïque ou dans l’analyse d’une œuvre (magistrale préface à La Neige exterminatrice de Christian Bachelin), comme dans un poème sorti d’une revue disparue. Une voix portée par l’enfance légère et joueuse et d’autant plus joueuse que meurtrie, d’autant plus légère qu’enlisée dans un monde qui ne lui convient pas. La légèreté est une grâce quand elle est tout entière bâtie sur les lourdeurs d’un monde qui gère au lieu de respirer et sur les blessures que l’époque inflige aux êtres sensibles. L’apparent fatras de ces miscellanées n’en est pas un. Valérie Rouzeau a beau prévenir : « les dates défileront dans le désordre de ma mémoire (…) avec moult pieds de nez à Kronos, des coq-à-l’âne, des digressions, du saute-mouton, et des téléphones qui sonnent au moment où la baignoire n’attend plus que vous pour déborder… », on finit par ressentir la logique des enchaînements : l’urgence d’échapper à la dictature du temps tout autant que celle de donner à la langue le pouvoir d’organiser la vie, le plus librement possible.
Plus que dans les vers qu’on lira dans le livre, c’est cette place vitale donnée au langage qui constitue l’essence même du mot « poétique » mis au fronton du livre. Parlant de ses propres poèmes, notamment dans un formidable entretien avec Catherine Fromilhague pour la revue Place de la Sorbonne qui lui a proposé de revisiter son œuvre par le prisme de quelques mots, ou parlant de ses « mots des autres », Valérie Rouzeau semble, sans cesse, réinventer une manière d’habiter le langage pour que le monde en soit transformé. D’où l’effet revigorant du livre. Parlant de l’œuvre de Christian Bachelin qui s’exprime « en des rengaines, des ballades, des litanies, des blues empreints d’une nostalgie tellement inouïe qu’on croirait qu’un sentiment nouveau a été inventé », Valérie Rouzeau nous donne les mots qu’on emploierait volontiers pour dire son œuvre. Si les sentiments immenses sont à la source même de l’écriture, ils n’empêchent pas la colère face au monde qui est le sien, l’abattement qu’on lit entre les lignes. Mais la plainte est ici toujours détournée, transformée en une ritournelle de volatiles, comme ces chants d’oiseaux qui naissent à la fin d’un orage ou à l’aube d’une journée et qui nous font croire en des heures meilleures.
Se jouant de la grammaire et de la syntaxe pour se jouer de la mort (Pas Revoir), du deuil (Quand je me deux), de la rage (« Black Friday/ Pour ne penser/ Qu’à qu’à qu’à : dé-penser// Leurs grandes pompes/ En marche/ Marche marche marche/ Funèbres//Mauvaise farce/ Leaders dealers/ Et nous dindons/ De l’heure »), la langue vient trouer le dôme de plomb et trace sur la page autant de fissures dans l’ordre établi des choses. L’air entre, on respire mieux. Et l’on se dit que, pour briser ainsi ce qui nous oppresse, avec une voix si ténue, c’est sûr qu’il en faut du courage.

T. G.

Éphéméride, de Valérie Rouzeau
La Table ronde, 134 pages, 16,50

Le courage des oiseaux Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°214 , juin 2020.
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