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Domaine étranger Ce qui est enfoui

juin 2020 | Le Matricule des Anges n°214 | par Thierry Guichard

Lumineux nouvelliste, géologue de l’âme humaine, Rick Bass n’a pas son pareil pour saisir en des récits limpides ce qui gît au fond des êtres, et qui les lie à l’intemporalité du monde.

Huit nouvelles de tailles différentes sont ici rassemblées dans un livre dont le titre originel, For a little While, fragilise l’instant, le moment suspendu, l’épisode où toute vie trouve son sens. C’est une chasse éprouvante à l’élan qui ouvre le recueil, où Rick Bass fait entendre à nouveau la sauvagerie d’une nature aussi rude que splendide (« Élan »). Un voyage ensuite vers Yellowstone (« Ce dont elle se souvient ») qu’effectuent un père et sa fille Lilly et qu’elle se remémore : « ils avaient le soleil dans le dos et les rivières, au lieu de débouler des montagnes à toute vitesse, sinuaient à présent dans des vallées plus larges, suspendues dans cette lumière estivale sous un soleil qui ne manifestait apparemment aucune envie de bouger. Le père de Lilly avait seulement commencé de perdre la mémoire () ». Un voyage comme un adieu qui mettra sur leur route l’épave d’une femme abandonnée, déchue et ivre de solitude. Grand écrivain de la nature, Rick Bass est aussi un formidable psychologue : avec une grande délicatesse il sait donner aux silences l’art de montrer les fractures sentimentales qui plongent au plus profond de l’être. Nature et psychologie se mêlent parfois comme en « L’Arbre bleu ». Une famille vit dans la forêt sauvage recouverte plusieurs mois par an par la neige. C’est la veille de Noël et Wilson, le père emmène ses filles choisir l’arbre qu’ils décoreront ensemble au matin. L’expédition se fait de nuit, un moment tout entier destiné pour lui à forger un souvenir magnifique pour elles, plus tard. Mais, l’arbre choisi et abattu, la voiture refuse de redémarrer… Le drame peut venir des dangers sauvages de la nature, du froid. Il peut aussi s’inscrire dans l’esprit du père qui voit la scène idyllique se transformer en un cauchemar. On ne dira pas comment cela se finit, mais on sait, quand on l’a lu, que Rick Bass n’est pas un adepte du spectaculaire. Tout est suspendu, la tension comme le drame, la beauté comme la tendresse, tenus ensemble dans ces phrases sans effet mais précises, au fort pouvoir évocateur.
Avec « Chasseur de Baux » on retrouve le Rick Bass géologue : le narrateur est chargé de signer un maximum de baux dans les collines de l’Alabama sous lesquelles on soupçonne la présence du pétrole. Si les géologues sondent les sous-sols, ce sont les âmes que lui tente de saisir : « Je le connaissais assez pour savoir qu’il pouvait très vite devenir impitoyable. Mais pour la première fois, je l’ai aussi vu comme le vieillard qu’il devenait très vite. J’ai eu l’impression qu’il glissait sur une pente raide menant à une fosse, jusqu’au jour où il atteindrait le fond, se recroquevillerait sur lui-même et fermerait les yeux sur les merveilles éblouissantes d’un monde qu’il n’avait jamais remarqué. » Cette nouvelle vibre jusque dans les sphères de la métaphysique. « La Rivière en hiver » qui donne son titre au recueil raconte la plongée nocturne sous la glace d’une rivière de Brandon, 15 ans, armé d’une lourde chaîne pour y récupérer un pick-up qu’une sortie de route a précipité dans cette rivière, où un an plus tôt le père de Brandon s’était noyé. L’écriture nous saisit comme le courant saisit Brandon : « une chose plus grande que la terreur s’empara de lui ». L’histoire qui nous est racontée « passa de village en village, comme la poussière soufflant du haut des montagnes, même si au fil du temps il sembla peu à peu que les mots allaient durer aussi longtemps que les pierres des montagnes elles-mêmes. »
L’avant-dernière nouvelle du recueil, « Guide du Pérou et du Chili à l’usage d’un alcoolique » donne le La à l’ensemble. On y retrouve en effet Wilson, le bûcheron de « L’Arbre bleu » quelques années plus tard. Ses filles sont en âge de bientôt le quitter, sa femme est partie et un accident du travail l’a ramené dans la mâchoire tenace de l’alcoolisme : « on aurait dit qu’il y avait des catacombes sous son crâne, des espaces vides que les mots traversaient ». Comme dans « Ce dont elle se souvient », il décide de faire ce qui sera peut-être un dernier voyage avec ses filles dans l’hémisphère Sud. C’est une traversée du miroir à laquelle nous convoque Rick Bass, sur les ruines d’une très ancienne civilisation, dans le parrainage de Malcolm Lowry et de son Consul. Une traversée au bout de laquelle une lumière nous attend. Il en est ainsi des nouvelles de Rick Bass : elles scintillent pour longtemps, sorties éclatantes du terreau ancien d’où nous venons.

T. G.

La Rivière en hiver, de Rick Bass
Traduit de l’américain par Brice Matthieussent,
Christian Bourgois, 224 pages, 20

Ce qui est enfoui Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°214 , juin 2020.
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