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Domaine étranger Trahir enfin

juin 2020 | Le Matricule des Anges n°214 | par Gilles Magniont

Avec Retour de service, l’art de John le Carré semble trouver un magnifique point d’accomplissement moral.

Retour de service

Le narrateur c’est Nat, autrement dit « l’Anglais typique », où se combinent le goût du protocole et quelques aberrations. Des remontées mécaniques près de Megève, un idéal européen dont l’Allemagne serait le centre, une nurse originaire de la Volga, un père qui renvoyait le volant « dans le jardin de Neuilly en utilisant la corde à linge comme filet, avec un gobelet de scotch en acajou dans sa main libre », et depuis vingt-cinq ans employé aux services secrets mécaniques, le Bureau, à déployer « l’art de mentir pour son pays ». Il entre donc ici quelques éléments notoires de John le Carré ; et si ce dernier (né en 1931) est presque deux fois plus vieux, il reste que Nat, comme le prévient son supérieur, a désormais « un âge dangereux », comme peut-être le Carré.
La conversation des deux personnages se tient devant un whisky et quelques noix de cajou, elle est toute de tension réprimée et de suave dissimulation, dans les derniers chapitres, quand le drame se tend nettement et que l’« odeur du sang » vient à monter. Il est sans doute vain de préciser les étapes qui ont mené là, et comment Nat, d’opération de surveillance avortée en amitié retournée, va se retrouver à jouer la dernière comédie de sa carrière. Car si le lecteur se prend dans la toile de la narration, s’il est, dès la première page, adroitement inquiété par quelques airs d’interrogatoire – « Mon récit n’a jamais varié au fil des nombreuses occasions où on m’a obligé à le répéter » –, ce sont davantage diverses images et intonations qui lui resteront en mémoire. Par exemple les cagibis du Refuge, « Station annexe moribonde » où s’affairent les espions britanniques, quand quelques chemins forestiers de Bohême mènent aux princières villas de la pègre ; un terrain de jeu pittoresque, le badminton, où se noue l’histoire et où se défont « les distinctions de classe » ; une très grande attention aux voix des individus (quand leur visage n’est qu’esquissé), dans leurs composantes sociales, régionales, idiosyncrasiques… Soit les parties d’une poétique, redessinées et recombinées pour un vingt-cinquième tour de roman.
Ce n’est pas que notre monde ne fasse l’horizon de Retour de service. Il y est au contraire très agressivement présent, à coup de Poutine « ex-espion de cinquième ordre devenu autocrate », d’humiliations consenties au « néofascisme » du cousin américain, de placements offshore que facilite Londres en même temps qu’elle se fait terre d’accueil du crime international, de sortie de l’Europe envisagée comme la pire des catastrophes. Sans compter, tout au long du livre, une canicule persistante qui signale combien le monde déconne. Mais ce qui fascine ici, c’est que ces convictions géopolitiques, et la volonté de suivre l’Histoire dans ses sales méandres, aboutissent encore à creuser, et donner un ultime visage à la figure qui n’a jamais cessé de fasciner le Carré : celle du traître, avec qui il s’est toujours agi de « marcher ensemble sur des œufs ». Ainsi Nat, officier traitant censé amener « du bon côté » les ressortissants d’autres pays, retrouve-t-il à Karlovy Vary (anciennement Carlsbad) l’agent Arkady devenu oligarque, dans une scène magistrale où s’évanouissent progressivement les porte-flingues et les tapis dorés, pour que ne surnage plus qu’une relation dénudée et fiévreuse de désespoir. « Personne n’est promis à un bel avenir », et rien ne sert désormais d’agiter le panneau de la démocratie libérale. Alors le vieux romancier commet l’impensable, il signale qu’il est temps de violer les règles : cesser de mentir pour rejoindre enfin la sincérité des transfuges, et mener d’ici les exfiltrations. De là à s’imaginer que cette trahison suffira à laver ses péchés et ceux du royaume désuni, il y a un pas que le Carré a l’ultime élégance de ne pas franchir. « J’aurais bien voulu lui dire que j’étais quelqu’un de bien, mais il était trop tard. »

Gilles Magniont

Retour de service, de John le Carré
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Isabelle Perrin,
Seuil, 304 pages, 22

Trahir enfin Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°214 , juin 2020.
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