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Égarés, oubliés Celou Arasco, Pau nue

juillet 2020 | Le Matricule des Anges n°215 | par Éric Dussert

Quatre ans avant Calaferte, le futur lauréat du prix Fénéon se coltine la grisaille des enfants pauvres.

Sept ans seulement après son lancement, la maison d’édition de René Julliard s’épanouissait. En 1948 son catalogue portait les succès d’Elisabeth Barbier (Les Gens de Mogador), de Maurice Chevalier (Ma route et mes chansons), de Charles Jackson (Le Poison) ainsi que les livres d’Odette de Puigaudeau, Raymond Dumay ou Théodore Monod qui vibraient aux cimes des palmarès de ventes. La marque claquait dans les vitrines, s’incrustant dans les esprits avec une allure dominante qui culminera en 1950 avec Le Salaire de la peur de Georges Arnaud dont on sait la portée, et, deux ans plus tard, avec Le Requiem des innocents d’un inconnu issu des franges fangeuses de la commune lyonnaise, Louis Calaferte. À 24 ans, ce dernier devenait l’un des représentants d’une littérature néo-réaliste qui allait briller peu après avec Yonnet, Giraud ou Clébert. Ils étaient tous fruits d’une époque qui, se relevant des décombres, produisait en Italie un cinéma collectionnant les chefs-d’œuvre à base de malheur et de vol de bicyclettes.
Au moment de la parution du Requiem des innocents, Celou Arasco était enterré depuis bientôt une paire d’années, coiffé des lauriers du prix Fénéon qui lui avait été attribué en 1950. C’est le 3 mars 1951 qu’il s’était éteint dans sa ville natale, rongé par la tuberculose. Il avait 30 ans. Les annonces locales signalaient que ses obsèques auraient lieu en l’église Saint-Jacques où il avait été enfant de chœur. Né le 11 avril 1921, il était le fils d’une Béarnaise et d’un fils d’émigré espagnol de la région de Jaca installé à Pau au début du siècle. Son prénom, Celou, qui fleure tant le Sud, était la contraction des prénom et nom de son épouse, Marcelle Balussou, qui avait été sa voisine d’enfance lorsqu’ils vivaient tous deux au 24 de la rue Bernadotte dans une petite maison. Il laissait deux fillettes qui avaient fait de lui, ainsi que leur mère, un homme heureux, comme il s’en était ouvert à Jean Lebrau dans les Nouvelles littéraires (27 juillet 1950). Heureux mais sans longévité.
Si son nom n’a pas eu l’honneur d’apparaître pour l’instant dans les histoires de la littérature, il faut rendre grâce à Roger Grenier de le rappeler à notre bon souvenir dans Le Palais d’Hiver et Un air de famille. Grenier y dit en manière de boutade que la spécialité littéraire de la bonne ville de Pau, « ce sont les poètes phtisiques ». Mais il faut nuancer puisque Toulet a été emporté par une hémorragie cérébrale et que Leconte de Lisle n’a pas eu à notre connaissance de tuberculose. Pour les autres, Francis Jammes et le « trissotinesque » Robert de Montesquiou qui se logeaient à l’hôtel de la Coste de la Houn, par exemple, rien du bacille… Grenier faisait à l’évidence référence au quartier malsain de Pau, celui qui avait vu naître Arasco, lequel l’avait peint dans La Côte des malfaisants (Julliard, 1948), premier de ses trois « papillons noirs », ainsi qu’il nommait la série de ses romans poursuivie avec Terrain vague (Julliard, 1949, prix Fénéon 1950) et Les Joies de la tulipe (Julliard, 1950).
C’est du quartier de la Fontaine qu’il est question, l’ancien ravin du Hédas, dans une Pau qu’il ne nomme pas. « Des maisons basses et trapues pour coller à la pente, aux silhouettes bancales et aux murs désarticulés qui les empêchent de dégringoler, étagées les unes sur les autres ». À Lebrau Arasco expliquait : « C’est là que j’ai grandi. Chose curieuse, plusieurs de mes camarades d’alors, avec qui il m’arrivait de basculer quelque petite dans la fontaine, sont aujourd’hui prêtres. Et moi-même n’ai-je pas été élevé à Betharram [Pour l’anecdote, Betharram est l’institution d’où s’est échappé Ravachol, ndlr] pour être missionnaire en Chine ? Mais je me suis retrouvé, à seize ans, ouvrier d’usine, puis de bureau. Tous les métiers, toutes les misères. »
L’histoire de ce premier livre est très familiale – au-delà du fait qu’Arasco y raconte son âpre jeunesse. Après avoir été tenté par les ordres – sa future femme lui donne alors du « M. l’abbé » –, il entre comme employé dans une banque de la ville, puis perd son travail lorsque la maladie se déclare. Il a alors 20 ans. Sans emploi, il écrit dans leur petit logement du 3 de la rue de Perpignan, tandis que sa femme gagne un salaire modeste dans une librairie de la ville. Le soir, il lit ses pages de la journée à Marcelle. Son intrigue prend corps dans le vieux quartier de Pau où les gamins croissent sans soleil, « sans couleurs et sans joie », comme ceux des Platrières de La Maternelle du Parisien Frapié trente ans plus tôt. Le Hédas… « La ruelle courait dans le lit de l’ancien ruisseau et allait s’étranglant entre un éperon rocheux et l’avant-bec de la tour. Ensuite c’était l’écluse devenue inutile, puis les douves où tout finissait (cela est exact). Des deux côtés de la ruelle, la pente abrupte où s’accrochaient nos maisons (tout cela est exact)… » (Ici, on ne peut s’empêcher de penser avec cette incise répétée au « Qui le sait ? » de L’Homme de la scierie d’André Dhôtel paru deux ans plus tard, en 1950).
Misère et effervescence, joie et tragédie, les années de l’immédiat avant-guerre se déploient dans le souvenir du jeune homme et forment un panorama noir et amer. C’est de toute manière un roman remarquable. Sa femme le sait qui lui fournit grâce à son métier de libraire les adresses des éditeurs qui comptent. Il envoie plusieurs manuscrits à des maisons parisiennes. Julliard est en chasse : moins de trois semaines après son expédition, Arasco a l’assurance que son roman sera publié. Le livre de ce grand lecteur de Pascal et de Bernanos peut désormais prendre place entre celui de Calaferte et une certaine Place d’un certain Reverzy.

Éric Dussert

Celou Arasco, Pau nue Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°215 , juillet 2020.
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