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Égarés, oubliés Haurigot (éléments)

septembre 2026 | Le Matricule des Anges n°276 | par Éric Dussert

Journaliste, auteur dramatique et romancier, l’auteur d’Acide russique a évoqué la Constantinople des Russes blancs à l’heure du naufrage.

À 22 ans, Paul Haurigot faisait jouer les trois actes de sa pièce Alphonsine aux Escholiers, avec Marguerite Jamois. À 40, il était l’un des deux favoris des prix littéraires d’automne (Goncourt et Renaudot) contre Pareils à des enfants, de Marc Bernard, pour L’Ange (Julliard, 1942) – un roman à la drôle de dédicace faussement désolée : « A Nicole, qui aurait pu m’empêcher d’écrire ce livre.  » À 53, Paul Haurigot n’était plus… Né le 2 avril 1902 à Paris, son passage aura été météorique dans le ciel des arts et des lettres. Quoi que bien parti et en vue, c’est à Cossé-d’Anjou, dans le Maine-et-Loire que sa vie trouva une fin le 21 août 1955…
Camille Mauclair, le fameux critique d’art et écrivain, lui avait consacré un portrait dans Paris-Soir en 1926. Il y avait entonné ce chant que le journaliste et essayiste « a su se faire aimer par son affabilité mesurée, son ironie voilée, sa courtoisie, son activité de laborieux vraiment doué. On peut compter sur lui.  » Il avait été remarqué avec son premier roman, Acide russique (Les Œuvres libres, 1925 ; Émile-Paul Frères, 1929) qui évoquait, comme le faisait alors aussi Odette Keun, la diaspora des Russes blancs courant à la ruine, vendant ses bijoux, prise au piège que la Révolution bolchevique avait provoqué. Une princesse russe, un Pierre français, professeur de français au lycée d’Istanbul… et une jolie jeune Louba. «  – Bientôt la prière du soir, venez…/ Ils sortirent ; devant la fontaine, la chasteté de l’eau et des arabesques leur toucha l’âme. Ils pensaient ensemble ; une seconde, Pierre se dit que c’était préférable à n’importe quelles amours. La princesse lui montrait la masse sombre qui s’étageait par bonds puissants sur le couchant./ – L’art turc, ce n’est ni l’art arabe, ni l’art persan ; on ne veut même pas leur reconnaître un art ! »
Mauclair enchaîne à propos du roman, « il a décrit avec une acuité singulière la mêlée des races et su dresser parmi les hypocrites conflits diplomatiques, dans une énervante atmosphère de volupté et de crime, la prenante figure de la petite Slave Louba. C’est un livre attachant et charmant./ Sur le bateau qui le ramenait en France, Paul Haurigot a conçu l’idée de la grande pièce Méditerranée avec laquelle il va affronter un public plus étendu, et qui est une œuvre originale et subtile. Il a plusieurs autres œuvres réalisées, et maints projets.  » En 1926, ce ne sera pas l’avis du critique André Dahl qui le fustige dans Le Merle blanc (un journal qui n’était certes pas blanc-bleu), sous le titre « Méditerratée » et après ce préambule sanglant : « Je ne connaissais pas M. Paul Haurigot. Il appartient à cette phalange héroïque de jeunes hommes qui dans des journaux scrupuleusement confidentiels prêchent – sans succès – l’avènement en France de l’huile de ricin fasciste et de la liquette mussolinarde » (serait-il question ici de la revue La Phalange  ? Certainement, mais il va falloir enquêter, d’autant qu’en 1942, Haurigot se retrouve membre de la commission de contrôle du papier d’édition… avec Marguerite Duras…).
Plus tard, il y aura d’autres pièces, La Femme de Tobie notamment, et d’autres livres remarqués, comme Le Diable innocent ou Napoléon Noir. Toussaint-Louverture, le Bonaparte d’Haïti… Et puis il y aura des romans où il évoque l’Asie française, l’Afghanistan en pleine révolution. Il est finalement typique de cette génération de journalistes au long cours qui ont mixé les panoramas de leur vie professionnelle et les tourments de leur vie sentimentale dans des machines fictionnelles. Ainsi de ces « Jeunes amours de Pierre Sinçay », qui prennent la forme de cinq romans : Acide russique, Court-circuit (Émile-Paul, 1928), Cavalier seul (id., 1929), etc., puis, chez René Julliard, commençant alors sa carrière d’éditeur, la série de « Pierre Sinçay et son temps » avec Le Diable innocent (1947)…
Succès de librairie ? Probablement pas. L’auteur est de renom car son théâtre est joué, ses livres transformés en pièces en cas de besoin, mais on trouve peu de traces de véritables succès de librairie massifs. Certes, il fait partie des notabilités, d’ailleurs Paris Match ne s’y trompe pas qui relaie cette information dans son carnet mondain : sa fille a épousé un Blanc au Kenya, on s’amuse, il s’appelle M. Nègre… À l’invitation du général De Lattre, Haurigot fait encore une tournée de conférences en Indochine sur la littérature française et rentre d’Asie avec une idée de roman qui se serait intitulé « Entends l’herbe pousser », et puis encore une pièce « que la cour de Louang Prabang lui a peut-être inspirée. » Mais à peu de temps de là, Combat clôture les comptes : « Notre ami et ancien collaborateur Paul Haurigot – dont on n’a pas oublié, entre autres, le remarquable reportage sur l’Allemagne publié naguère dans nos colonnes – est mort brusquement, en vacances, le 21 août dernier, dans le “Château des écrivains sportifs” dont il était l’un des fidèles [il aura même participé à des compétitions avec Pierre Daninos, Jean Effel et Françoise Giroud…]/ C’est le 13 août, au cours d’une soirée où il tenait un rôle amusant dans un “proverbe” qu’il avait été frappé d’une première et alarmante crise artérielle. Il repose désormais dans le petit cimetière de Joué (Maine-et-Loire)./ Le 27 août, lors de l’inhumation, son ami Marcel Berger prononça un discours où il exalta “le romancier désinvolte et impertinent sacré par une critique surprise” et parla de [s]a dernière œuvre, un roman sur l’Indochine que la télévision doit prochainement créer » (16 septembre 1955). On en a perdu la trace.

Éric Dussert

Haurigot (éléments) Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°276 , septembre 2026.
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