La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine étranger Si c’est un homme

septembre 2020 | Le Matricule des Anges n°216 | par Valérie Nigdélian

Delcourt poursuit sa redécouverte de l’œuvre de William Melvin Kelley, avec le portrait superbement limpide d’un musicien noir du siècle dernier.

Si les choses s’étaient déroulées autrement, j’aurais été musicien », déclarait-il en 1968 au cours d’une interview. On le croit sur parole à la lecture de Jazz à l’âme, son deuxième roman, paru en 1965 aux États-Unis. Trois ans à peine après le coup de maître que fut Un autre tambour (Lmda No207), William Melvin Kelley, qui n’avait alors que 24 ans, continuait d’explorer l’identité noire sur fond d’Amérique ségréguée. Moins explicitement militant et radical que son premier opus, qui décrivait l’exil soudain de toute une communauté sous les yeux incrédules de maîtres blancs sidérés, A Drop of Patience (son titre original, tiré d’une citation d’Othello) tire les mêmes fils, mais en en faisant cette fois la toile de fond d’un parcours individuel. Parcours étrange, parcours singulier que celui de Ludlow Washington, Noir, aveugle et trompettiste de génie. Trois prismes qui, aux yeux de l’Amérique bien-pensante des années 40 et 50, le vouent, dans le pire des cas, au rejet, dans le meilleur, aux stéréotypes les plus nauséabonds. Il n’est pas loin, en effet, le temps des minstrels shows, où des Blancs grimés – et plus tard des Noirs – jouaient de l’archétype, du grotesque et de l’humour raciste pour dépeindre l’essence supposée de ces anciens esclaves, toujours souriants, dansants – irrémédiablement idiots. Cette sinistre blackface apparaît d’ailleurs dans une des scènes phares du récit où Ludlow, le cœur brisé par le départ de sa compagne, blanche, se l’applique lui-même dans un geste désespéré d’auto-aliénation. Alors porter le masque attendu ou s’affirmer en tant que sujet ?
Depuis l’enfance abandonnée – il est « confié » à l’âge de 5 ans à une institution spécialisée où on apprend, sans douceur, la musique aux enfants noirs mal-voyants – jusqu’à l’invention d’un nouveau son, le jamais nommé free jazz qui, en faisant éclater tous les codes, renouait avec les racines profondes de l’âme noire, Ludlow trace pourtant sa route. Avec le talent modeste (« On raconte que j’aurais débarqué à New York et que j’aurais inventé le jazz moderne. D’emblée, il y a deux trucs qui collent pas »). Avec maladresse, roublardise parfois (« Il avait menti comme un arracheur de dents pour parvenir à ses fins »). Avec une distance ironique vis-à-vis de la mêlée – scène mémorable d’une soirée dans « la vieille bonne plantation » progressiste, suintante de culpabilité (les Blancs ? « Ils en font soit des tonnes soit pas assez »). Avec, malgré les chutes, une confiance tranquille de plus en plus fermement vissée au corps. Affirmant croissant une liberté totale, Ludlow se défait peu à peu de tous les maîtres (éducateurs, petits patrons…), sinon de ceux qu’il se choisit. Car, et c’est là toute la beauté, l’élégance, la puissance du personnage, il « n’avait qu’une vague idée de ce qui lui manquait ». La blancheur ? Mais que sont le noir et le blanc pour qui ignore jusqu’à la couleur ? La vision ? Le monde de Ludlow respire d’une telle plénitude sensuelle qu’il faut plusieurs pages, au début de la lecture, avant de comprendre qu’elle fait défaut à ce petit garçon – les écailles du mur sous les doigts, le feu du soleil sur le visage, les hautes herbes drues qui lui chatouillent les pieds, la main de son père sur sa tête, qui soudain n’est plus là. Sous cette grande eau calme qu’il devient peu à peu en découvrant le monde qui l’entoure et dont il acquiert les clés avant de jouer avec elles, le trauma de l’abandon a beau rôder, parfois resurgir – un instant de trouble, une heure de larmes amères, des années de désolation –, Ludlow avance, avec une simplicité, un naturel, un charme fous.
Comme l’est la langue de Kelley. Sans démonstration ni plaidoirie, elle dit sans appuyer, sans effets, avec une fluidité qui frise l’évidence, jusque dans les dialogues. Noir ? Aveugle ? Jazz à l’âme est avant tout le magnifique portrait d’un homme, trouvant malgré les imperfections, les faiblesses et les désirs, et avec une « goutte de patience », une lumineuse vérité intérieure, loin de tous les diktats.

Valérie Nigdélian

Jazz à l’âme
William Melvin Kelley
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Éric Moreau
Delcourt, 247 pages, 20,50 

Si c’est un homme Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°216 , septembre 2020.
LMDA papier n°216
6.50 €
LMDA PDF n°216
4.00 €