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Domaine français L’écriture et la vie

octobre 2020 | Le Matricule des Anges n°217 | par Christine Plantec

Premier roman émouvant d’une trentenaire qui dit l’emprise d’un amour paternel et les moyens par lesquels la jeune femme s’en émancipe.

La Fille du père

Tu laisses quelqu’un nager en toi, aménager en toi, faire du plâtre en toi et tu veux encore être toi-même ! » Si l’aphorisme de Michaux dans Poteaux d’angle décrit avec justesse ce qu’on nomme une relation d’aliénation, il peut soudain être délicat de trouver la bonne distance entre soi et l’autre lorsqu’il s’agit du père. C’est pourtant le défi que relève Laure Gouraige dans son roman. Sa longue adresse au père est une tentative de se désengager d’une emprise qui, comme toute emprise, avance masquée.
La Fille du père est un long monologue où alternent le présent de la colère avec les souvenirs, les doutes avec les désirs contrariés, le besoin de liberté avec la soumission à la loi paternelle ; une voix qui de bout en bout tient le texte et trouve son souffle malgré l’asphyxie environnante.
La narratrice, trentenaire, fait le constat que sa vie est un échec : pas envie de passer l’agrégation de philosophie, pas de vie amoureuse, pas d’amis, elle navigue entre deux eaux, entre deux âges. Un jour, la veille de ses 30 ans, elle poste un roman à un éditeur sans en référer à son père. « La traduction de mon geste, celui de t’avoir maintenu à l’écart exprimait, pour la première fois, l’idée que ma vie importait plus que la tienne. » Intellectuel, froid et systématiquement surplombant, le père est la caricature du petit-bourgeois parisien qui, fort de sa réussite professionnelle, ne conçoit la filiation que sous l’angle d’une reproduction servile. Son exigence, ses valeurs de réussite, sa recherche de l’exception figent sa fille dans une impuissance morbide. Mais surtout, ambivalent dans son amour, il est à la fois celui qui, sans ambages, fait du plâtre en l’autre et réaménage les lieux tout en faisant l’éloge de l’altérité !
Le geste inaugural de s’adresser à un autre homme que son père (l’éditeur étant le double symbolique du père) est un moment crucial du récit : « La décision de cette écriture est grave. Le danger d’écrire ce texte est palpable. (…) Cette énonciation contient une parole répugnante. Elle se construit en dépit de toi, presque en deçà de toi ». Mais l’intrigue ne s’achève pas sur cet acte émancipateur. Celui-ci signe davantage le début d’une reprise en main du prédateur vis-à-vis de sa proie. Au motif d’aider sa fille à améliorer la première version de son roman, le père reprend les rênes : conseils, dénigrement, reproches, moqueries érodent le fragile édifice que la narratrice est parvenue à construire seule. La jeune femme semble faire la douloureuse expérience de tout auteur ; à savoir qu’il est plus facile de s’émanciper de la langue paternelle que de trouver sa propre langue.
Initialement conçu comme une lettre, ce texte installe une tension narrative telle qu’on est embarqué dans une intrigue construite comme un piège. Le lieu d’une ruse qui montre et masque à la fois une machinerie assez admirable pour un premier roman. D’autant que cette voix ininterrompue construit tout un théâtre mental où la colère exulte.
La Lettre au père de Kafka n’est jamais loin ; on y retrouve la peur chevillée au corps de l’enfant vis-à-vis d’une autorité incontestable, indépassable. La Place d’Annie Ernaux s’insinue dans ce portrait dressé du père même si l’intellectuel austère de Laure Gouraige n’a rien à voir avec le tenancier d’un café chez Ernaux. Ce qui lie les deux hommes est davantage leur silence au point qu’on peut se demander si cette caractéristique commune n’est pas à l’origine du désir d’écrire des deux femmes. « J’écris peut-être parce qu’on n’avait plus rien à se dire », questionne Ernaux au mitan de son livre. La narratrice de La Fille du père ne dit peut-être rien d’autre que cela. En tout cas, elle en formule la possibilité et envisage qu’à la publication de ce livre, ils pourraient – lui et elle – ne plus jamais s’appeler. « Plus jamais comme avant. Ou plus jamais simplement. »

Christine Plantec

La Fille du père
Laure Gouraige
P.O.L, 140 pages, 17

L’écriture et la vie Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°217 , octobre 2020.
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