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Entretiens Extractions de la zone d’oubli

octobre 2020 | Le Matricule des Anges n°217 | par Thierry Guichard

Entre proses fragmentaires et poèmes, le nouveau livre de Bertrand Belin fore la mémoire pour en rapporter les sédiments d’une enfance étouffée. Et fixe la matérialité des origines.

Avec Vrac Bertrand Belin ne déroge pas à une règle qui se fait jour dans son œuvre : chaque livre sera différent de ceux qui l’ont précédé mais tous auront cette même marque de fabrique singulière, difficile à identifier pourtant mais impossible à ignorer. Comme un peintre qui changerait de méthode mais conserverait une « patte » permettant d’identifier l’origine de chaque tableau.
« Vrac » : le titre est jeté sur la couverture sans mention de genre. Poésie ou prose, les textes que regroupe ce livre émargent en tout cas à la littérature dans ce qu’elle a de plus nécessaire : dire l’indicible, faire avec les mots un lieu à soi, habitable peut-être, inscrire au présent les traces d’un passé. Se dépatouiller, peut-être, avec ce qui surgit. Ainsi du texte choisi en quatrième de couverture : « Oublier/ a la préférence/ des secoués./ Mais le passé minable attendait mi-clos. » Ce passé « minable », on l’avait découvert en lisant le magnifique Requin, premier roman de l’écrivain : une enfance entre la violence du père et la brutalité de la misère, le mauvais vin et la fierté des pauvres. Quelque chose de noir et de dur inscrit entre les lignes d’un roman à l’écriture éclatante, lumineuse, comme si déjà la beauté des phrases tentait de masquer la laideur de leur source…
Vrac ressemble à ces établis de mécaniciens où auraient été déposées les pièces d’un moteur démonté. Chaque texte est ici un morceau extrait de la mémoire : images, pensées, mots, objets restitués souvent dans une langue volontairement pauvre comme s’il s’agissait de ne pas altérer, ne pas déformer ce qui revient du passé. Ne pas, surtout, le magnifier…
Poser sur la page ce qui frappe sans cesse à la porte du souvenir et le faire sans complaisance, n’est pas aisé : il ne s’agit pas ici pour l’auteur d’exposer son nombril, d’exhiber quelque médaille que ce soit glanée au dur combat de vivre. On serait plutôt du côté de la cruauté chère à Artaud : la langue épingle ce qui bouge encore d’un passé qui ne passe pas.
« La politesse, l’obéissance, l’aplatissement, ont toujours eu leur rond de serviette aux soupers lugubres des belin. L’art de la domination est avant tout russe et chinois. » Ici la cruauté est autant dans le glissement qui nous fait passer de « la politesse » à « l’aplatissement » que dans la métaphore du rond de serviette qui marque à la fois les habitudes où enliser la vie et ce faux-semblant dans lequel une famille se complaît. Le rond de serviette comme la marque d’une notabilité minimale pour masquer la violence du père, l’absence d’argent, les vols commis dans le voisinage… Mais aussitôt la blessure ouverte, exhibée, la dernière phrase vient la recouvrir comme la fermeture éclair d’un sac à cadavre. Il en va ainsi dans le livre de beaucoup de phrases aphoristiques ou axiomatiques. Comme si, le passé réapparu dans le présent, il convenait de lui faire un sort par la langue. L’inscrire sur le cahier de l’écriture revient à la fois à le...

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