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Égarés, oubliés Solari rebâtit

octobre 2020 | Le Matricule des Anges n°217

Filleul de Zola, Émile Solari l’utopiste œuvrait pour un art utile. Sus au charbon, clamait-il en organisant un beau déluge et une sagesse paradoxale.

En 2013, l’exposition Andreï Tarkovski qui s’est tenue à la Maison d’Ailleurs (Yverdon) aurait pu donner à un éditeur l’idée de rééditer Émile Solari. Le musée hérité de Pierre Versins et de son Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science-fiction (L’Âge d’homme, 1972) avait alors posté en vitrine un exemplaire de La Cité rebâtie, un roman de 1908 qui peut combler encore ses lecteurs. Publié dans une reliure de toile rouge arborant les lettres dorées lu pour Librairie universelle – et non Lefèvre-Utile comme l’ont d’abord pensé tous les petits gourmands –, il prenait place entre Mad Max et La Route de Cormac McCarthy en tant qu’expression majeure des créations post-apocalyptiques du siècle dernier.
Né le jour de Noël 1873 à Paris, Émile Solari n’a cependant pas écrit ce seul livre. Fils du sculpteur Philippe Solari (1840-1906), l’ami de Cézanne et de Zola, qui était son parrain, il laissera une bibliographie conséquente, et en volumes et dans la presse. Il ne fut du reste pas seulement homme de lettres puisqu’il gagnait essentiellement sa vie dans la banque. D’abord commis auxiliaire au ministère des Finances, puis employé du Crédit lyonnais, où il finira chef du service des titres, il menait la double vie, banale à l’époque, d’écrivain-bureaucrate. Marié en 1895, père d’un garçon en 1901, veuf vingt-huit ans plus tard, il se remariera et finira sa vie, le 6 novembre 1961, à Carqueiranne dans le Var. Une belle longévité qui le voit publier contes, romans et poèmes jusque dans les années 1930.
Paul Reboux fit en juin 1925 un portrait fleuri de ce Méridional typique dans Paris-Soir : « De même que les grappes des treilles, les gerbes de mimosa, foisonnent à la chaleur du bon soleil, loin de nos brouillards, de même dans l’imagination d’Emile Solari les sujets ont abondé. Son œuvre est touffue comme un de ces buissons de roses qu’on voit s’épanouir sur les talus que baigne la mer bleue et innombrablement souriante. » Et sur la même page, Solari faisait l’éloge précurseur des énergies renouvelables qu’il nomme houille blanche (eau forcée), houille verte (force marémotrice), houille d’or (énergie solaire), houille bleue (éolienne), houille de feu (géothermie), houille d’argent (réfrigérants puisés aux cercles polaires)… « A bas le charbon ! », clamait-il alors avec conviction, et nous en sommes toujours là… En littérature, il toucha à tous les genres, du Manoir des roches bleues (1906) à L’Envoyé des forces obscures (1909), écrivant même pour la jeunesse (Aventures au Maroc de Grain d’or et de Sourcil le loup, 1907). Le Petit Parisien, L’Humanité, L’Homme libre, Le Figaro ou La Vie du rail faisaient appel à ses contes et nouvelles. Fécond et actif, il milita aussi en authentique homme du Sud pour la création d’une villa Médicis à Aix-en-Provence, promoteur permanent qu’il fut des œuvres de Cézanne et de Zola.
En donnant son avis sur La Force des chastes (1908) dans Le Mercure de France, Rachilde énonça nettement « J’aimais mieux La Cité Rebâtie  », et il faut reconnaître que Solari avait trouvé là son apogée. Le récit mêlait « action et pensée », comme on aimait à le dire alors, évacuant négligemment la cause météorologique de sa pré-apocalypse pour s’arrêter à la reconstruction d’une civilisation qui n’a rien à voir avec celle du Quinzinzinzili de Messac : un déluge carabiné submerge le monde et ne sauve qu’un petit groupe de femmes et d’hommes qui trouve refuge sur un plateau algérien. Patiemment, ils reconstruisent « une législation, une science, un art, une société, en un mot », se protègent de la nature, laissent le « négateur » sortir du groupe et vivre en ermite – sans le progrès, cette panacée ! – « prouvant enfin que la vie est éternelle, et que chaque pas des humains hâte la venue de la vérité et de la justice sociale ». Et par bonheur « Électricité, imprimerie et littérature ont été reconquises » (Versins), c’est le principal. Mais la morale s’immisce, avec quelques vieux réflexes européocentristes. Justice sociale, c’est pourtant ce qui importait à un Solari mobilisé mais englué dans son temps. En éditorial de la deuxième livraison de la revue La Chimère (1909), il déclare un peu plus tard : « Il est aisé de concevoir la satisfaction d’un ouvrier des lettres pas encore vieux qui, comme l’auteur de ces lignes, depuis longtemps déjà bâtit et défend une littérature d’évolution et d’utilité et qui, à côté de lui, voit se lever – pour proclamer la force d’avenir, la vitalité, la nécessité de la généralisation d’une littérature conçue dans cet esprit – des hommes plus jeunes que lui et par conséquent plus directement intéressés à trouver les vraies formules de l’avenir. Cette confirmation, cette consolidation est un vin d’un réconfort puissant et on pardonnera à celui qui l’a goûté de dire sa bonne humeur. »
Apôtre de l’art utile, Solari s’en sera enivré… Et en voici la preuve : au terme de son roman, une poignée de jeunes de cette humanité renouvelée explore les ruines de Paris et en rapporte un écrit multimillénaire, prétendument porteur d’une sagesse ultime. Pas cruel au point de vous en priver, nous vous la livrons : « Moi, le Sage, qui sais tout et ai passé ma vie, de mon adolescence à ma vieillesse, en méditation devant la nature, je dis ceci : la Loi qui conduit les hommes sur le chemin du bonheur, oblige à respecter la vie, à la développer dans ses formes les plus actives. Méditez. » Versins trouvait ça très drôle. Reconnaissons que c’est l’hôpital qui se moque de la charité.

Éric Dussert

Solari rebâtit
Le Matricule des Anges n°217 , octobre 2020.
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