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Égarés, oubliés Rallon le Rouge

janvier 2021 | Le Matricule des Anges n°219 | par Éric Dussert

Soldat en 1915, ce hussard noir de la laïque et membre de la SFIO fut l’auteur d’une poignée de livres qui racontent la souffrance des humbles.

Nous sommes peu portés à lire des livres dont on sait qu’ils ont été publiés à compte d’auteur. Par préjugé, bien sûr, car il nous arrive d’en lire sans le savoir, ou parce que certains grands livres appartiennent à cette catégorie dédaignée. Dans ce domaine, Germain Rallon constitue une exception : des deux livres publiés à ses frais en 1938 et 1939, chacun a connu plusieurs rééditions, et un inédit (La Vache et le veau) a même vu le jour en 2015. Démonstration qu’on aurait tort de ne pas jeter un œil aux « comptes d’auteur » – en se souvenant d’ailleurs que le dernier livre de Pierre Naville aura paru à ses frais… Naville et Rallon se seraient sans doute entendus à merveille, politiquement en particulier. Rallon était un hussard noir de la République. Instituteur, il portait haut les couleurs des humbles et les principes égalitaires, montant le ton dès qu’il le fallait. Il était devenu une figure de Thénezay (Deux-Sèvres), le village où il enseigna à partir du 1er janvier 1926. Georges Picard, qui collaborait comme lui aux journaux locaux de la SFIO, et Ernest Pérochon venaient l’y retrouver. Avec le temps, le village devint lieu de rencontres très culturelles : André de Richaud y vécut de long mois notamment, et à quarante kilomètres, le romancier Georges David (1878-1963) dont les éditions Plein Chant viennent de rééditer Passage à niveau (2017) et Cure-Bisac (2018), exerçait à Mirebeau la profession d’horloger…
Né le 24 janvier 1896 à La Coudrelle (Aubigny), Germain Alix Rallon était fils de petites gens aux fonctions variées. Si la mère tient un petit commerce dans le bourg, son père vend du tissu lorsqu’il ne fait pas le tueur de taupes ou le guérisseur. Ses parents sont tous deux issus de familles rurales modestes et leur fils porte l’espoir de l’élévation sociale. Deux instituteurs bienveillants le prennent sous leur coupe et il se prépare à entrer à l’École Normale de Parthenay lorsque la guerre éclate… Mobilisé dès 1915, il devient caporal au 405e régiment d’infanterie et se trouve prisonnier à Verdun le 23 juin de l’année suivante. Il passera les deux années suivantes à Inglostadt en Bavière. Il rentrera en France en décembre 1918 et reprendra le fil de sa vie civile le 20 septembre 1919. Instituteur remplaçant dans différentes écoles de sa région natale, il rejoint Thénezay avec son épouse, Marcelle Defayt, une institutrice de six ans son aînée rencontrée à l’école de l’Absie et épousée le 22 novembre 1920 à Secondigny.
C’est probablement la conscience de sa chance de pouvoir profiter d’une vie confortable, si ce n’est paisible, qui fit lui écrire plus de vingt ans après les faits, et malgré ses nombreux engagements politiques, son premier roman. Le Pote est son récit plein d’émotions des bons et mauvais moments partagés au front avec son binôme rouquin tué lors d’un bombardement. Ce « poteau », brave garçon d’une mère simple qu’il avait rencontrée lors d’un déplacement de troupes, n’avait cessé de l’habiter depuis la mauvaise nuit de sa mort. Son livre est un hommage qu’il se devait d’écrire ainsi qu’un baume sur la blessure de l’âme qu’il porte comme un fardeau. Georges Picard parle d’une « sorte de promesse » qu’il s’était faite. C’était pourtant un « robuste maître d’école » dira Charles Braibant en préfaçant son second roman, Deux larmes, lorsque cet ouvrage lui aussi auto-édité bénéficie du bouche-à-oreille lancé par Jean Rogissart, rencontré à Parthenay durant l’exode, et atterri entre les mains de Jean Paulhan qui décide de le publier dans la « blanche » sous le titre de L’Ouche aux brebis. Il manque d’une voix le Prix populiste 1942 qui ira, et c’est très bien aussi, à Louis Guilloux. On le compare au Creux-de-Maisons paru dans L’Humanité (1912) où Ernest Pérochon évoque les journaliers agricoles comme Marc Stéphane peint Ceux du trimard (1928).
Son ami Georges Picard raconte dans Le Travail (18 juin 1938) comment « le Rouge » fait l’éditeur « à Thénezay, seul, à ses frais, faisant lui-même son petit service de presse local, emballant de ses mains les bouquins qu’on lui commande ». Et il ajoute : « Ce Pote est un livre simple, émouvant, où la force de la camaraderie de guerre est indiquée en des mots qui vous arrachent parfois des larmes. Il se termine par un récit de Verdun qui, dans sa franchise, vous prend aux entrailles. » Avec, comme chez Genevoix, ce soin du détail naturel et des sensations physiques, un sensualisme fort, maîtrisé, et un sens de l’observation indéniable qui justifient les multiples rééditions par plusieurs éditeurs judicieux de ces livres mémorables.
L’instituteur qui, dès 1926, avait secoué la municipalité de Thénezay en réclamant la « germination » (mixité), va connaître durant la guerre de sérieux soucis. Révoqué en 1941 par Vichy parce que franc-maçon et membre de la Ligue des droits de l’Homme – on ne lui pardonne pas non plus son violent combat contre les membres locaux des ligues –, il ne réintègre poste et logement de fonction qu’au début de l’année 1945, après sa réhabilitation, mais décède en juin suivant, balayé par un infarctus. Aura-t-il eu le temps de se reposer, lui, comme il a su apaiser les soldats ébranlés sous les frondaisons du Pote, les bercer dans les caressantes graminées, lui qui a su si bien décrire la fatigue qui se fronce en douleur dans le corps des plus modestes des paysans, décrivant une fois encore, avec patience, la vérité des choses vécues par les corps et par les âmes…

Éric Dussert

Rallon le Rouge Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°219 , janvier 2021.
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