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Essais La certitude sensible

janvier 2021 | Le Matricule des Anges n°219 | par Christine Plantec

En 2020, Jean Starobinski aurait eu 100 ans. L’occasion de faire retour sur le parcours de cet intellectuel hors pair qui entretint avec la médecine des liens fidèles et féconds.

Le Corps et ses raisons

Histoire de la médecine

Licencié ès Lettres en 1942, Jean Starobinski s’inscrit à la faculté de médecine la même année. En 1948, il intervient à Genève, sa ville natale, en tant qu’assistant médecin à l’hôpital et professeur de littérature à l’Université. Une double compétence qui continuera jusqu’au bout d’amender sa réflexion et placera l’intellectuel dans une position tout à fait à part. Deux livres témoignent de l’intérêt de Starobinski pour le médical ainsi que du traitement du corps en littérature. Et quel que soit le domaine, il a cette manière identiquement éclairée de se positionner, car plus que théoricien, plus qu’historien des sciences et des idées, l’homme avance en herméneute.
Dans Le Corps et ses raisons, 26 articles (écrits entre 1950 et 1990) font la démonstration de cette exigence heuristique : l’édition posthume, établie et préfacée par Martin Rueff, donne à voir une réflexion érudite, protéiforme et toujours en mouvement, prompte à se remettre en question. Une balade enthousiasmante au cœur même de l’un des cheminements intellectuels les plus inspirés du XXe siècle.
Histoire de la médecine est une commande faite à Starobinski en 1963. Publié initialement par les Éditions Rencontre, dans une collection destinée au grand public, le texte est accompagné d’images d’archives médicales prêtées par son ami Nicolas Bouvier, iconographe passionné. L’ouvrage est une merveille de synthèse et de pédagogie et loin d’être un déplié des grandes phases qui firent l’histoire de cette science appliquée, Starobinski en problématise les postulats, les pratiques et les enjeux. Dès son introduction, il affirme que si la médecine est « un savoir transformé en pouvoir », elle ne peut se borner à une technique. La pratique de la médecine est avant tout une relation consistant à envisager « le patient comme un interlocuteur et une conscience alarmée » plutôt que comme un symptôme dont la manifestation corporelle serait l’expression d’un dérèglement. « Ce qui change, au cours des siècles, ajoute-t-il, c’est la figure du médecin et la nature même du lien qui l’unit à son malade ». L’arsenal thérapeutique est une nécessité, l’alliance instaurée entre deux êtres l’est tout autant.
Or, dans l’un des articles (pour la revue médicale Ciba, 1975) du Corps et ses raisons, Starobinski poursuit : « toute rencontre est rencontre d’un visage », et c’est pourquoi cette perception préliminaire à toute relation est si décisive. « Le visage est le porteur de signes. Il s’offre à une lecture : ce qui rend cette lecture séduisante et difficile, c’est la multiplicité des signes simultanés, la superposition et parfois la concurrence des codes qu’il convient d’appliquer à leur déchiffrage ». Et du côté du médecin, accepter l’idée que son incarnation passe aussi par cette première rencontre : « le médecin est lui-même un visage, c’est ce que la science moderne a peut-être trop oublié (…). On ne guérit pas les maladies par la seule vertu de la physionomie bienveillante, mais une médecine sans visage laisse les malades dans l’angoisse ». La médecine est un art tout autant qu’une science parce que la connaissance du vivant n’est pas réductible à des processus physico-chimiques et que la maladie ne s’oppose pas à la santé mais à la normalité ainsi que Starobinski le rappelle dans un article lumineux (« L’organisme vivant ») consacré à Canguilhem. Et tout l’ouvrage est ainsi, l’intellectuel y avance avec délicatesse, en rendant obsolètes les antinomies, en allant plus avant dans la complexité du vivant sans perdre de vue son lecteur. Freud entre en résonance avec Montaigne et Rousseau, le psychiatre et historien de l’art Prinzhorn avec Michaux, Camus et son personnage le Dr Rieux de La Peste, Segalen et les écrivains naturalistes…
Et finalement, au gré des pages s’esquisse une éthique de la relation : celle du médecin à son patient, celle du théoricien au texte littéraire, celle de Starobinski à son lecteur. Loin des conceptions totalisantes (totalitaires ?) du structuralisme, on remercie l’intellectuel d’avoir conçu sa tâche comme celle d’un sujet face à un autre sujet, dans un rapport fait de subjectivité, d’empathie (intentionnalité aurait dit Merleau-Ponty) et d’analyse de faits objectivables, afin, dit-il encore ailleurs, que la critique ne soit jamais « une machine célibataire ou un brillant solipsisme », (La Relation critique : L’œil vivant II).
En 1970, dans la Gazette de Lausanne, à la question « Pourquoi j’écris », Starobinski avait répondu : « Contre l’obscurité, la confusion, l’oubli, la mort. Pour mieux comprendre et faire mieux comprendre. (Comprendre c’est transformer le monde) ». En digne héritier des Lumières, il se fixait un objectif colossal que le demi-siècle écoulé et le mouvement faustien du progrès rendent encore plus nécessaire.

Christine Plantec

Jean Starobinski
Le Corps et ses raisons
Préface de Martin Rueff
Seuil, 544 p., 26
Histoire de la médecine
Édition établie par Vincent Barras,
Héros-Limite, 109 p., 20

La certitude sensible Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°219 , janvier 2021.
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