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Domaine étranger Du plomb et de l’or

juin 2021 | Le Matricule des Anges n°224 | par Valérie Nigdélian

Sous l’égide de Marcel Schwob, la vie imaginaire de « Monsieur Picassiette », improbable constructeur de cathédrale… dans son jardin.

Monomaniaque. Obsessionnel. Illuminé. Comme tous ceux de cette étrange communauté d’artistes et d’architectes naïfs qui, aux murs de leur maison ou derrière les grilles de leur jardin, s’attachèrent une vie durant à donner forme à leurs rêves. Comme tous ces facteurs, boulangers, charpentiers, prêtres, plombiers-zingueurs qui, de leurs mains autodidactes, accouchèrent de palais somptueux et de « créatures jamais vues, nées d’une confiance dans le merveilleux, le poétique et l’absurde ». Tel fut ledit Raymond Isidore, fondeur de formation et génial cantonnier, aveugle ayant miraculeusement recouvré la vue à l’âge de 12 ans et, accessoirement (?) accordéoniste, dont on peut, après s’être délesté de quelques euros, visiter l’extraordinaire maison de porcelaine au 22, rue du Repos à Chartres.
Là, quatre tonnes de « brillants fragments d’assiettes, des débris de bouteilles colorées, des restes de bols et de pichets, des fragments de tasses à café, des éclats de soupières, des tessons de cruches » ont été patiemment collectés dans la décharge de la ville dont il était le préposé – d’abord au panier, puis, les projets grandissant, à la brouette – et ont peu à peu tout recouvert : des murs au mobilier jusqu’aux objets domestiques, du réveil au porte-parapluies ou à la machine à coudre, la mosaïque s’est lentement déversée dans une profusion de motifs floraux, animaux et étoilés. A progressivement conquis tout l’espace, intérieur et extérieur, s’érigeant bientôt en trône, tombeau, cathédrale. Et aurait volontiers continué son implacable extension, colorant les rues et toute la ville, si « Monsieur Picassiette » n’avait pas manqué de matière première… et de temps, rattrapé par l’âge et la folie.
Isidore gagna-t-il ce surnom après la visite d’un Picasso admiratif en 1954 – diminutif moqueur du maître ou simple contraction de « pique-assiette » ? C’est une des questions que pose cette « biographie » sautillante signée Edgardo Franzosini, dont les éditions La Baconnière publiaient l’année dernière le Bela Lugosi. Car de la biographie fictionnelle, l’Italien s’est fait le spécialiste, quêtant dans les marges de l’histoire les personnages oubliés et les excentriques minuscules. Comme Isidore fouillant les décombres à la recherche d’un tesson dont il ferait une pièce de son grand œuvre, cherchant à « dénicher et (à) s’approprier tout ce qui était abandonné parce que brisé ou inutilisable, ou superflu, ou inutile », voilà Franzosini traquant les traces, les détails, les fragments insolites et les curiosités existentielles pour reconstruire, pièce après pièce, les destins de personnages hors normes. Quand l’historien (amateur – Franzosini était employé de banque) explore les archives dans une démarche véritablement scientifique (en attestent d’érudites – et souvent saugrenues – notes de bas de page), l’écrivain, lui, redonne chair à une époque et des êtres disparus, dont la folie douce nourrit une prose ludique et fantaisiste à la légèreté ironique et à l’irrépressible propension digressive – qui n’en sont pas les moindres atouts : « Je ne me tiens pas pour un fanatique de la vérité historique. J’appartiens à la multitude de ceux qui sont persuadés de sa relativité, de son insaisissabilité, comme du fait qu’en dernière analyse, elle est seulement une illusion. (…) le cas échéant, le biographe ne doit pas se faire scrupule de suppléer avec ses propres moyens à l’insuffisance de sa documentation, ou pire, à son absence ».
Dans un flottement délicieux du réel et de la fiction, que viennent alimenter anecdotes et scènes improbables, inventaires abracadabrants dont on ne sait jamais s’ils relèvent du premier ou de la seconde, cette « vie imaginaire », « car toute construction est faite de débris » ainsi que le rappelle Marcel Schwob en exergue, se dresse au croisement exact de la précision documentaire et de l’inventivité narrative. Bref, le cocktail idéal pour se laisser emporter.

Valérie Nigdélian

Monsieur Picassiette : Raymond Isidore et sa cathédrale,
Edgardo Franzosini
Ttraduit de l’italien par Philippe Di Meo
La Baconnière, 144 pages, 18

Du plomb et de l’or Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°224 , juin 2021.
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