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Poésie Exacte nudité du jour

juin 2021 | Le Matricule des Anges n°224 | par Emmanuel Laugier

Essayiste et critique, Michel Collot rassemble ses essais sur André du Bouchet. Éditeur des carnets du poète, il en restitue l’expérience de transcription.

André du Bouchet, une écriture en marche

Les deux premiers livres qu’André du Bouchet publie, Air (1951) et Sans couvercle (1953), disent d’emblée un élément invariant à toute sa poétique : celle d’être exposé, ou de s’exposer, non à ce que l’on ignore de soi et de ses propres tourments, mais au dehors, à sa seule souveraineté. Maurice Blanchot entendait par dehors une force non-cernable, non-atteignable. Penser le dehors, en faire l’expérience, suppose pour lui une impossibilité de rapport, l’aveu d’un échec à l’endroit même où l’on se croirait saisi par lui. À cette négativité, et partant peut-être d’elle, André du Bouchet répond très tôt. Le « sans couvercle » appelle la traversée, tête nue, de l’espace et de ses anfractuosités. L’expérience est tangible, palpable, en rien abstraite, elle croise et constate pourtant la présence paradoxale des choses telles qu’elles se présentent à nous, sous le pas et la marche endurante, carnet en poche. L’essai de Michel Collot, très tôt proche de l’auteur, s’amorce d’ailleurs par une étude remarquable des carnets d’André du Bouchet. Si ce dernier a rappelé combien le travail de transcription (puis d’éditeur) que Michel Collot fit de ses notes, lui avait permis de prendre conscience d’un autre moteur de son écriture, c’est l’essayiste qui revient sur le soubassement et l’importance de la matérialité du carnet : « Le petit format de ce support le rendait portable et transportable, toujours accessible. (…) Grâce à (lui) l’écriture était compatible avec un parcours de l’espace, dans une présence immédiate à l’avènement du monde  ».
Cet avènement sera pourtant vécu paradoxalement, selon que l’expérience constate que ses éléments sont ici et absentés, tantôt réductibles à l’œil de l’analyse (« res extensa calculable »), tantôt muets, véritable bloc de matière réfractaire. À ces deux écueils, du Bouchet répondra d’abord par une « rage de l’expression » distanciée et pugnace qu’il empruntera à Francis Ponge. Et par sa lecture, comme pour beaucoup d’écrivains de sa génération, de Lettre de Lord Chandos d’Hofmannsthal, lequel relate l’expérience de la déréliction, presque celle de la nausée, qui atteint un homme face à l’impossibilité de trouver un lien quel qu’il soit entre sa conscience et les choses. Un scarabée immobile sur une souche calcinée de soleil, une touffe d’herbe, la pourriture d’un corps, Lettre de Lord Chandos narre le «  mouvement de dépossession du “je” écrasé par ce qui “est”, de prise du pouvoir des objets sur le sujet, de clivage entre le langage et la réalité, de perte généralisée de toutes les unités  » (Jacques Le Rider).
Nul doute que ce livre conduisit André du Bouchet, lui qui se souvenait, après le départ familial pour les États-Unis (de 1940 à 48), avoir découvert que le « monde était pris dans un éboulement », à questionner la crise d’Hofmannsthal comme l’indice moderne d’un arrachement du sujet à lui-même. Si Freud avait lui aussi noté la commotion désaxante que l’hypothèse de l’inconscient produisait, c’est bien aux puissances du dehors que du Bouchet doit son propre déplacement : la façon dont l’extériorité happe le sujet et le jette hors de lui-même éprouve ce que Jacques Dupin, pour qui André du Bouchet était comme un frère, écrivait dans ses mêmes années de jeunesse : « c’est la peau du dehors qui se retourne et qui nous absorbe ».
La logique du carnet, telle que la décrit Michel Collot, s’apparente ainsi à une expérience quasi primitive, par laquelle sont conjointes vitesse de la notation (« elle ne suit pas les lignes du papier, ne remplit qu’exceptionnellement la largeur et la hauteur de la page ») et soustraction du sujet à ses propres déterminations de perception : « l’économie des liens syntaxiques laisse même isolés des syntagmes incomplets (…) ces notations discontinues, lacunaires et fragmentaires, traduisent les intuitions fulgurantes de la pensée et des sensations ». Ce n’est plus le sujet qui écrit, mais au plus loin de lui-même, une main qui fait « voir hors de l’homme », « comme lorsque l’on entre, par un jour de chaleur » (Hofmannsthal).
En 1961, dans Dans la chaleur vacante, comme dans les exceptionnels Rapide (1979) et Laisse (1980) à qui Collot consacre deux études, du Bouchet témoigne d’un consentement bouleversant au réel : « je me suis retrouvé / libre / et sans espoir // comme un fagot / ou une pierre // je rayonne // avec la chaleur de la pierre / qui ressemble à du froid / contre le corps du champ  ». Vingt ans après la disparation du poète, ces laisses ouvrent toujours sa page en deux, de justesse et de force.

Emmanuel Laugier

André du Bouchet, une écriture en marche,
Michel Collot
L’Atelier contemporain, 237 pages, 25

Exacte nudité du jour Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°224 , juin 2021.
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