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Zoom Scènes de la vie pauliste

juillet 2021 | Le Matricule des Anges n°225 | par Guillaume Contré

Figure du modernisme des années 20, le Brésilien Alcântara Machado recrée, sans fioritures, la vie populaire des Italiens émigrés à São Paulo.

Brás, Bexiga et Barra Funda (informations de São Paulo)

Les traductions publiées par un traducteur ne sont que la partie émergée d’un dense réseau d’écrivains qu’il lit et admire, qui nourrissent sa pratique ou que sa pratique même l’amène à découvrir. Malheureusement, le monde de l’édition ne sait pas ou ne peut pas toujours tirer profit de cette connaissance de première main d’une littérature et d’une culture données. Il ne reste alors au traducteur qu’à renoncer, la mort dans l’âme, à certains projets, faute de trouver une maison prête à les accueillir. C’est la grande originalité de L’oncle d’Amérique que de tenter de remédier à cette situation en partant du principe que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Il s’agit ainsi, ce qui n’est pas courant, d’un projet éditorial lancé par un traducteur, Antoine Chareyre, grand connaisseur de la littérature brésilienne et plus particulièrement des riches avant-gardes de la première moitié du XXe siècle.
La première pierre à ce nouvel édifice ne manque pas d’élégance, aussi bien littéraire que visuelle, car l’édition (« pseudo fac-similé ») est des plus soignées. Chareyre, fort de sa double casquette revendiquée de « traducteur-éditeur », nous propose de découvrir une figure centrale du São Paulo littéraire des années 20-30, António de Alcântara Machado, lequel, quand bien même il eut une vie brève d’à peine 34 ans, n’en rénovera pas moins l’écriture de fiction au Brésil en pratiquant une esthétique de la soustraction : écrire moins pour dire plus, en quelques coups de pinceaux aussi enlevés que précis.
Comme son titre l’indique, les brèves nouvelles qui composent le recueil Brás, Bexiga et Barra Funda racontent le quotidien de trois quartiers populaires de São Paulo où vivaient alors majoritairement les représentants d’une émigration italienne récente. Avant de se lancer dans la fiction, Alcântara Machado fut d’abord journaliste, d’où le sous-titre du livre, « (informations de São Paulo) », et d’où aussi, certainement, cette grande économie de style qui en quelques phrases brosse avec humour et non sans virtuosité des portraits comme pris sur le vif de quelques personnages hauts en couleur. L’essence, pour ainsi dire, d’une certaine vie de quartier.
Alcântara Machado écrit de la fiction qui essaie de ne pas y ressembler : des « faits divers » qui tentent « de fixer tout au plus quelques aspects de la vie laborieuse ». D’ailleurs, affirme-t-il dans un « éditorial » qui tient lieu de préface et de déclaration d’intention, « ce livre n’est pas né livre : il est né journal » et « ces fictions ne sont pas des fictions : elles sont nées information ». Son livre, dès lors, « est l’organe des Italo-Brésiliens de São Paulo ». Il n’a, ajoute-t-il, « ni parti ni idéal. Il ne commente pas. Il ne discute pas. Il n’approfondit pas ».
C’est là, peut-être, dans cette intention brandie comme un étendard de ne pas « approfondir », de ne tirer aucune conclusion sociologique, de se contenter de montrer, que résident le secret et la modernité de cette prose qui suggère plus qu’elle ne décrit, qui n’appuie guère sur la psychologie, qui campe un personnage, une atmosphère en quelques scènes bien choisies, lesquelles n’ont pas besoin d’être spectaculaires pour que l’apparente objectivité ironique de l’auteur leur donne de la force vitale. Qu’il s’agisse d’une fillette pauvre qui jalouse l’ours en peluche d’une autre fillette, de bonne famille celle-là, assise en face d’elle dans le tramway (tandis que la mère de la première, en italien, ne cesse de lui demander de bien se tenir) ou d’un conseiller guère enthousiaste à l’idée que sa fille épouse le fils d’un « Italien aux patates » (lequel n’a pas entièrement renoncé à sa langue maternelle : « Per Bacco, docteur ! Mais io j’ai le capital. Le capital sono io »), Alcântara Machado emporte l’adhésion du lecteur avec un art consommé du presque rien. Quelques moments de la vie de la belle Carmela et de son amie Bianca, condamnée au rôle de faire-valoir, suffisent à dépeindre tout un univers de séduction, de beaux gosses gominés qui friment dans leur décapotable et de jeunes femmes vaniteuses, condamnées à plaire (« Bon sang, tout ce travail pour être belle ! »). L’humour de l’auteur, jamais trop explicite, fait mouche car on sent chez lui l’amour de ses personnages et de cette vie urbaine encore neuve qu’il cherche à décrire.
Antoine Chareyre accompagne sa traduction d’un appareil critique de notes et de suppléments qui sont une riche source d’information et de contextualisation du texte. Enfin, dans une généreuse postface, il permet au lecteur français de mieux saisir la place d’Alcântara Machado au sein du mouvement moderniste brésilien. Ce premier ouvrage publié par L’oncle d’Amérique est certainement du beau travail et l’on attend déjà la suite.

Guillaume Contré

Brás, Bexiga et Barra Funda,
António de Alcântara Machado
Traduit du portugais (Brésil) par Antoine Chareyre
L’oncle d’Amérique, 250 p., 21

Scènes de la vie pauliste Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°225 , juillet 2021.
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