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Traduction Élisabeth Landes*

janvier 2022 | Le Matricule des Anges n°229

Le Dernier mouvement, de Robert Seethaler

Robert Seethaler est un acteur majeur de la littérature contemporaine d’expression allemande. Ce Viennois discret qui vit maintenant à Berlin en retrait de toute agitation médiatique élabore une œuvre singulière dont l’apparente simplicité exclut toute complaisance. Il est d’autant plus réjouissant qu’il soit très lu dans l’espace germanophone ; depuis la parution du Tabac Tresniek les romans de Seethaler sont autant de best-sellers salués par la critique et ses lectures publiques rassemblent facilement trois à quatre cents personnes.
Le Dernier Mouvement, son dernier et très bref roman, s’ouvre sur l’image de Gustav Mahler installé à l’avant d’un paquebot qui le ramène à Vienne. Il s’est fait transporter sur le pont pour voir le soleil se lever sur l’océan. Au faîte de sa gloire de compositeur et de chef, mais gravement malade, il mourra en mai 2011, un mois après avoir embarqué à New York.
Nulle idéalisation de la mer et du voyage dans la scène évoquée ici, mais la précision cinématographique des images nous rend absolument présent ce Mahler empaqueté dans une couverture qui fixe une mer grise et morne dans la lueur de l’aube en écoutant le martellement régulier des moteurs du navire. Tout en retenue, la langue de Seethaler semble s’effacer pour laisser la place aux paysages, aux atmosphères et aux personnages dans des romans peu spectaculaires, qui dépeignent avec une pointe d’humour et une fine empathie les vies souvent minuscules de personnages d’une profonde humanité, toujours un peu décalés.
« En fin de compte je ne fais que suivre les images qui surgissent en moi et les décrire avec un maximum d’exactitude en écartant le fatras qui les entoure, vous déclare-t-il en toute simplicité, et tout commence par un dur labeur d’épure. Il faut décider ce qui, dans telle ou telle scène est réellement essentiel. Ce qui fait l’essence de tel ou tel homme. Et c’est dur. (…) Je peine réellement avant d’obtenir une phrase juste. À savoir une phrase simple qui n’en contient pas moins tout ce qu’elle doit contenir. (…) Le théâtre (Seethaler fut un temps acteur avant de se consacrer à l’écriture) m’a montré ce qu’il ne faut pas faire : me mouvoir uniquement à la surface des choses. Il s’agit de creuser, de se frayer un chemin à travers les futilités qui encombrent nos vies. (…) Il faut endurer longuement cette tension intime, pour un roman. Et quand j’en ai écrit la dernière phrase, j’ai simplement envie de m’écrouler de tout mon long sur le tapis »
Ici donc chaque mot compte, le texte est limpide, rapide, teinté d’une touche d’autodérision, et la traduction soumise à cette même ascèse, qui interdit de glisser quelque mot chatoyant et force à une condensation qui n’entacherait pas l’expressivité. À ce dépouillement et à cette brièveté le français, on le sait, résiste particulièrement, qui n’a pas la plasticité de l’allemand avec ses préfixes aux multitudes possibilités combinatoires et ses marqueurs que sont les cas.
Le Mahler du Dernier Mouvement récuse, comme son auteur, le mythe de la facilité que conférerait le talent : « Le génie créateur dont on vous rebattait les oreilles dans les “cercles artistiques” de Vienne s’avérait généralement vous souffler des idées fallacieuses. Mieux valait se fier à son oreille, et plus encore à son assiduité. Il fallait écouter les choses, puis se caler les fesses sur un siège et travailler, là était tout le secret. » Écouter, regarder, là est tout le secret. Pour sonder de quoi une vie est faite, finalement, dit Seethaler, on en revient toujours à cela : survivre, aimer, mourir.
Qu’en fut-il de sa vie ? C’est bien ce bilan qui occupe Mahler assis sur une caisse d’acier à bord de l’Amerika. La matinée que retrace le roman est rythmée par la course du soleil, les caprices du vent, les échanges avec le jeune garçon de cabine et les humeurs du compositeur dont les pensées déroulent cinquante années d’une existence vécue avec une ferveur inouïe. On suit l’alternance de ses étés consacrés à la composition et des hivers dédiés à la direction des grandes maisons de Vienne ou de New York. L’homme est impossible, généreux et tyrannique, brusque et tendre, d’une exigence impitoyable, toujours fidèle à lui-même. Il voue à la création, à sa jeune femme Alma et à la vie une passion dévorante, d’où son déchirement devant l’imminence de la fin et la désaffection d’Alma « dont l’âme s’est envolée vers l’architecte » (Walter Gropius en l’occurrence). Le garçon affecté au service de l’illustre passager est, quant à lui, tout à la fois naïf et éveillé, doté de cette capacité d’étonnement chère à l’auteur. Ses échanges avec Mahler ont la saveur des conversations du jeune Franz du Tabac Tresniek avec le vieux Sigmund Freud.
Seethaler affectionne ces personnages un peu en marge des sociétés qui posent sur le monde un regard « étonné d’enfant ébloui » et savent exister pleinement dans l’instant : Andreas Egger, le montagnard orphelin estropié par une brute dans Une vie entière, Franz, l’apprenti kiosquier débarquant de ses montagnes, Tesniek, l’invalide de guerre qui résiste furieusement à la montée du nazisme et même le célèbre Mahler, ce « petit juif agité » rétif aux mondanités, qui glisse dans ses symphonies l’insolente banalité des chants du folklore bohême-morave de son enfance et entreprend de réformer l’Opéra. « J’aime ces gens qui franchissent les limites et qui, de fait, les repoussent, déclare Robert Seethaler. Ils élargissent le monde ». Peut-être pourrait-on ainsi résumer les effets de ses brefs romans drôles et profonds : en aiguisant notre regard, ils « élargissent » nos mondes.

* Élisabeth Landes a traduit entre autres Ernst Lothar, Heidi Benneckenstein, Dörte Hansen. Le Dernier Mouvement (128 pages, 15 e) paraît aux éditions Sabine Wespieser en février.

Élisabeth Landes*
Le Matricule des Anges n°229 , janvier 2022.
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