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Domaine étranger L’œil écoute

janvier 2022 | Le Matricule des Anges n°229 | par Thierry Cecille

Entre les cauchemars d’Otto Dix et les villages hallucinés de Chagall, découvrons le monde de Fuchs, « créateur exceptionnel » selon singer.

Sous le pont et autres nouvelles

Remarquable spécialiste du yiddish (il faut lire en particulier, parmi ses œuvres, Dans la langue de personne), traductrice et passeuse, Rachel Ertel nous propose un choix de nouvelles inédites en français d’Avrom Moshè Fuchs. Né en 1890 dans un shtetl de Galicie, son parcours fut, dans un premier temps, semblable à ceux de beaucoup d’autres juifs de sa génération. Fréquentant à la fois le heder, enseignement religieux dispensé par un rabbin, et l’école laïque, il acquit une culture qui lui donna le désir d’autres horizons. Il partit à Lemberg (aujourd’hui Lvov) puis Tarnopil, adhéra au Bund, parti socialiste juif, et publia ses premières nouvelles dès 1911. Dès lors il ne cessa d’écrire – en errance. Après un séjour à New York, il se fixa à Vienne – qu’il dut fuir à l’arrivée d’Hitler. Ce fut ensuite Londres, puis Paris, et enfin Tel-Aviv où il mourut en 1974. De ses nombreux recueils, Rachel Ertel a extrait ici cinq nouvelles, que précèdent quelques pages d’Isaac Bashevis Singer. Il y fait l’éloge de Fuchs, insistant sur la précision de l’écriture qui tente de rendre compte d’une vision à la fois réaliste, presque naturaliste, et cependant toute personnelle : « Le véritable artiste montre l’originalité de tout, pas seulement des hommes et des animaux. Même le temps qu’il fait est à chaque fois différent et dégage son aspect propre, son ambiance particulière ».
La première nouvelle, la plus longue, celle qui donne son titre au livre, « Sous le pont », correspond en effet à ce jugement et s’avère la plus surprenante. Nous sommes à Vienne, dans un quartier majoritairement juif, non loin du Prater – et la guerre est « imminente ». Sous ce pont les prostituées attendent leurs clients, les souteneurs veillent, les mendiants se traînent. Dès l’abord les attitudes comme les lieux sont décrits de manière minutieuse et métaphorique à la fois, les dialogues, souvent crus, nous font entendre les accents à la fois agressifs et pathétiques de cette sorte de lumpenproletariat qui se débat pour survivre. Cependant, après les dix premières pages, nous nous interrogeons : n’avons-nous pas déjà lu ces phrases, rencontré ce personnage, entendu cette réplique ? Nous comprenons alors que Fuchs procède ici à ce que l’art oratoire antique ou Gérard Genette dans Palimpsestes nomme amplification. Les dix premières pages sont en effet reprises, réécrites, amplifiées dans les cinquante qui suivent et cela confère à l’ensemble une sorte de « sorcellerie évocatoire » (Baudelaire). Nous suivons, quelque peu dégoûtés et fascinés à la fois, les épisodes tragicomiques de ces existences dérisoires et douloureuses. En parallèle, le temps s’écoule, la guerre se déroule : les prostituées perdent leurs clients, la faim s’installe, les soldats meurent ou reviennent avec leurs membres amputés, leurs gueules cassées. Même le décor exsude la misère : « Les rues misérables pleines d’ordures, bossues, sous le pont de chemin de fer, regardaient le monde de leurs vitres poussiéreuses, pouilleuses – des yeux chassieux. Des chiffons y étaient suspendus à sécher, des oreillers rouges poisseux dégageaient leur haleine putride ». Max le souteneur, dans un accès de jalousie, frappe sa Mitzi, « de son poing dur, comme un marteau de fer », et va peu à peu la voir dépérir. Il se retrouve seul avec la vieille mère handicapée de Mitzi qui lui réclame le kaddish, prière des morts – qu’il ne connaît pas. Elle insiste, désespérée : « Max émit un cri rauque, un cri épouvantable où résonnait le lointain et terrible écho du kaddish : - Espèce de vieille pute. Je te défonce les entrailles ! Tu entends, je vais te tuer, espèce de sorcière, je vais t’étriper ! »
Les quatre autres nouvelles nous transportent dans ces bourgades désolées, où l’antisémitisme éclate parfois en pogroms improvisés mais effrayants, où les nationalistes ukrainiens de Petlioura voudraient débarrasser leur pays des juifs pourtant présents depuis des centaines d’années. Le brutal Leïb, qui n’hésite pas quand il le faut à battre comme plâtre sa femme, va devoir venger le viol de sa fille par un commandant ruthène. Une porte en chêne va protéger une famille contre les massacreurs déchaînés. Chaïkè, revenu du front, va combattre le vieux loup qui menace encore le village. La force de ces pages est bien telle que, comme l’écrit Singer, « le lecteur doit reprendre sa respiration pour se rendre compte de ce qu’il vient de lire ».

Thierry Cecille

Sous le pont et autres nouvelles
Avrom Moshè Fuchs
Traduit du yiddish par Rachel Ertel,
Buchet-Chastel, 234 pages, 21

L’œil écoute Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°229 , janvier 2022.
LMDA papier n°229
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