C’est une famille comme il y en a tant, comme on s’en préoccupe peu, en équilibre entre deux mondes. Les parents viennent de loin, d’un village perdu dans les montagnes turques, abandonné sans regret il y a bien longtemps. Les enfants – il y en a quatre – sont nés là-bas ou bien ici, à Rheinstadt, en Allemagne. Ces six êtres ont beau former un ensemble unique, ils semblent pourtant incompatibles : leurs identités, leurs parcours, leurs sensibilités n’ont rien à voir. « Ce n’est peut-être que cela, une famille, une entité composée d’histoires, et d’histoires, et d’autres histoires. » C’est cette foule d’histoires que Fantômes raconte, exhumant le passé qui réunit mais aussi sépare, fouillant les non-dits propres à chaque existence, disséquant la structure familiale dans ce qu’elle a de plus douloureux.
Le roman s’ouvre à la deuxième personne, celle de Hüseyin, le père qui vient d’entrer en possession de l’appartement stambouliote pour lequel il a travaillé d’arrache-pied toute sa vie, et dont le cœur, nous le savons, va lâcher dans quelques pages. Bientôt, il ne restera de lui que ces « quatre pièces qui rappellent l’épuisement et la mort, rien d’autre ». Et ses enfants, un à un, prendront la parole, nous faisant partager leurs batailles solitaires. Ümit, le dernier-né, est un adolescent marginalisé par son attirance pour les garçons, que son entourage le pousse à réprimer à coup de médicaments. Sevda, l’aînée, traîne derrière elle une rancœur colossale. Alors que tout le monde partait tenter sa chance en Allemagne, elle s’occupait de ses grands-parents au village : pas la moindre perspective de scolarisation à l’horizon, seulement celle d’un mariage arrangé aussitôt sa majorité atteinte. Vient ensuite Peri, la seule à avoir eu l’opportunité de faire des études dans une grande ville et à jouir d’une forme de liberté amoureuse et intellectuelle grisante, laquelle lui permet de formuler des constats sans appel – sur le silence entourant leurs origines, sur l’injonction à l’assimilation. Enfin, c’est le tour du grand frère, Hakan : peu fiable, il a perdu son emploi à l’usine après avoir déclenché un incendie à la suite d’insultes racistes de son contremaître.
Tous ces êtres pourraient facilement être des étrangers les uns pour les autres. Qu’ont-ils en commun avec le personnage usé et obstiné que nous avons découvert au fil des premières pages du roman ? « Qu’est-ce en effet qu’un père, sinon un point d’angle marquant un espace dans lequel il faut d’abord grandir et dont il faut sortir à un moment donné (…), un miroir dans lequel on ne cesse de contempler de nouveau sa vie et où l’on sait comment les choses ne doivent pas être, une sorte d’anti-moi ? » Ce qui les rassemble, justement, c’est cette volonté de se détacher de son vécu qui suinte le trop dur labeur et la discipline forcée. Avec délicatesse et subtilité, Fatma Aydemir explore le gouffre de la filiation dans un contexte d’immigration, là où aucune langue ne peut précisément restituer l’ampleur des renoncements, des aspirations, des luttes et des compromis de chacun·e.
Chaque enfant, à sa manière, déborde de questions tues, de salves de reproches, de compassion pour ce que représentent ses parents. Au-delà du conflit classique entre générations, Fantômes creuse les sensibilités qui s’expriment face au poids des traditions, à la tristesse de l’exil, au rejet de certaines communautés. Le stoïcisme, la révolte, la soumission, l’arrivisme, sont autant d’itinéraires que Fatma Aydemir sonde, soulignant, en creux, les ressources infinies de volonté et d’énergie qu’il faut déployer pour s’adapter à un monde qui ne cesse de vous nier. Aucun des personnages n’est plus accablé que la mère de famille, Emine, avec laquelle se clôt le roman. Son malheur est un puits dans lequel ruissellent l’amertume et la frustration de toute une lignée. « Quand elle voit sa mère, Peri pense toujours à une pelote de laine désespérément emmêlée. » C’est d’ailleurs l’un des objectifs de l’ouvrage que de démêler cette pelote de souffrance, de traumatismes et de tabous. Sa polyphonie parfaitement maîtrisée, son intrigue foisonnante qui jongle entre différentes strates temporelles et géographiques en font une lecture précieuse.
Camille Cloarec
Fantômes
Fatma Aydemir
Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni
Mercure de France, 368 pages, 24 €
Domaine étranger Une affaire de famille
avril 2024 | Le Matricule des Anges n°252
| par
Camille Cloarec
Le premier roman de Fatma Aydemir affronte le racisme primaire, les blessures liées à l’immigration et le ressentiment filial.
Un livre
Une affaire de famille
Par
Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°252
, avril 2024.

