Rencontrer Titan. » Cette phrase écrite dans son journal de bord par l’une des spationautes de Sister-ship semble contenir le désir d’écriture à l’origine du roman. Ce sont peut-être les premières images de Titan, transmises le 14 janvier 2005 par la sonde Huygens, puis les noms de la première carte géomorphologique de cette lune de Saturne, qui ont pu aimanter l’imagination d’Élisabeth Filhol : Selk, Ksa, Ontario Lacus (auxquels s’ajouteront dans le roman Belet, Ayrarat…). « Certains n’y voient qu’un monde pétrifié, congelé, quelque part entre le désert de glace et le désert de sable. Un monde si inanimé qu’après la pluie rien ne pousse, pas le moindre tapis de fleurs violettes, jaunes ou blanches, qui n’attendent que ça dans le bush, les graines en sommeil, pour germer, même après des années de sommeil. » Qu’à cela ne tienne, en écrivaine des ressources et de la matière, qui arrive à nous passionner pour le bleu d’une piscine nucléaire (La Centrale, 2010), l’épopée de l’aluminium (Bois II, 2014), ou les gisements d’hydrocarbures (Doggerland, 2019), Élisabeth Filhol nous entraîne à la poursuite d’une quasi-planète, « petite cousine » de la Terre, dont elle partage la gravité et l’atmosphère – mais sans oxygène. Et dans cet espace hostile, il s’agit de loger du vivant, en l’occurrence les génomes d’un million d’espèces en provenance de la Terre, où elles sont en sursis. S’agit, ou plutôt s’agira, car tout le roman est tendu vers le futur, l’atterrissage à venir de cinq spationautes.
Cette tension originale donne un curieux rythme à Sister-ship : le récit alterne entre le discours fleuve de Lee Wang, directeur de l’agence spatiale internationale, destiné à promouvoir la mission Vavilov, et le journal de bord des scientifiques qui l’effectuent quinze ans plus tard. 2082-2097 : un rien sépare le discours de l’action. Mais le récit, dominé par ce discours, semble ne véritablement décoller qu’aux deux tiers. Certes, ainsi la romancière peut ressaisir les grandes étapes de la « conquête » spatiale, passer de Spoutnik à Milena, une IA indispensable aux humains du vaisseau, rappeler la rivalité États-Unis-URSS puis développer celle qui oppose les Chinois aux Américains, et remonter encore plus loin, évoquer les explorations maritimes qui anticipèrent celles de l’univers, tisser un continuum entre l’extraction minière et l’exploitation encore fictive de la Lune et des astéroïdes (comme dans ce passage sidérant du film Don’t look up, où un milliardaire elon-muskien cherche à tirer profit des minerais de l’astéroïde qui va détruire la Terre !), et même remonter à la formation de l’univers – dans le même geste, toucher l’origine et la fin. On retrouve ce qui anime l’œuvre de Filhol et la rend si singulière : l’intérêt pour l’aventure tellurique, industrielle, titanesque, ses combats et ses contradictions.
Mais à travers ce discours, et parfois celui des spationautes, ce qui lasse est le vocabulaire martelé, l’héroïsme managérial du capitalisme, à coups de vocations, foi, et ferveur dans une science presque sans conscience. Certes l’écrivaine montre ainsi que l’aventure spatiale est autant une question de communication que d’ingénierie. On attend néanmoins le contre-discours, et quand il arrive, bien tard, c’est assorti de ce curieux aveu d’un personnage, qu’« il y a peu d’espace (…) pour un contre-discours ». Or on aurait aimé que Filhol le déploie, qu’elle utilise pour cela toutes les forces du roman, qu’elle ajoute à ses images les plus marquantes de Titan, et qui rappellent les étendues gelées et la mélancolie d’Interstellar, à la fois le récit développé des spationautes atterris et des Terriens rivés sur une Terre en feu. Un futur tome ?
Chloé Brendlé
Sister-ship,
d’Élisabeth Filhol
P.O.L, 312 pages, 20 €
Domaine français Projections spatiales
Élisabeth Filhol consacre son quatrième roman, Sister-ship, à l’invention d’une très vraisemblable mission de sauvegarde sur Titan. Le récit met du temps à décoller mais laisse en tête beaucoup d’images et de questions.

