Empire du Bien, empire du Mal, de la peur ? Deux mille ans après celui d’Auguste, sous quel(s) empire(s) vivons-nous ? Celui de l’organisation mondiale du commerce ? Ceux des réseaux sociaux ? Des grandes firmes ? Peut-on toujours parler de Pax Americana ?
Auguste, fils adoptif de César fut le premier empereur romain. Si son règne amena prospérité et stabilité, ce fut au prix d’une réduction drastique des libertés publiques, politiques, de l’éviction de ses concurrents et de maints exils. Ovide en fit les frais, qui vécut les dix dernières années de sa vie à Tomis, sur les rives de la mer Noire, dans l’actuelle Roumanie. Ni banni, ni déporté, relégué, il conserva sa citoyenneté, sa fortune, mais ses livres ne fréquentèrent plus les bibliothèques.
Les bibliothèques ! Ces dernières forment l’arche de ce roman qui souligne que si elles stockent des livres, des cartes, savoirs, arts, leurs lieux ne sont jamais hermétiques et intrinsèquement libérateurs. En ce sens, il perpétue l’œuvre encyclopédique d’Alberto Manguel dont La Bibliothèque, la nuit (Actes Sud, 2006) fait ici référence. D’ailleurs, le bibliothécaire de Nyala, ville d’où part le récit, en évoque l’allure. « Elle sait que l’intendant s’appelle Lafas, qu’il est le fils d’esclaves venus du sud, qu’il vit depuis plus de vingt ans à la bibliothèque et qu’il lui est interdit d’en sortir, en raison de ses vœux à la déesse Minerve. Sa peau est flasque et pâle, et les lecteurs médisants prétendent qu’il frictionne son corps avec de l’huile de cèdre pour éviter que les insectes ne le confondent avec un papyrus. »
Elle, c’est Junil, l’héroïne. Elle revient de loin. Failli être abandonnée, voire prostituée par un père cruel et ambitieux, qui s’instaura libraire dans un ancien lupanar. Junil apprendra à lire toute seule, à copier des livres. Progressivement, elle sera instrumentalisée pour réécrire à partir des textes d’autrui récupérés dans les bibliothèques, les poèmes de son paternel, devenu aède local, révéré par l’aristocratie. Junil est éblouie par le sentiment amoureux, le mystère, la séduction, l’érotisme qu’Ovide retranscrit dans L’Art d’aimer. Pour lire un ouvrage du poète censuré, elle est prête à offrir son corps. Malgré toutes ses propositions et tentations, celui-ci demeurera vierge. Pourtant l’amour la perdra et la libérera. Un garçon de bonne famille, s’entichant d’elle, veut l’épouser. Elle s’y refuse, affiche un pamphlet satyrique sur les murs de la ville, entraînant la mort de son père et sa fuite en compagnie de Lafas et d’autres esclaves lettrés. Fuite vers le territoire des Alains réputés bannir l’asservissement. Fuite épique, picaresque à laquelle s’amalgameront d’étonnants personnages, de femmes notamment, constituant une bande exubérante, conduisant à Ovide et à un de ses derniers pieds de nez. « Le papyrus est en morceaux, les lettres sont diluées. Les mots d’Ovide, comme de l’eau, s’égouttent. Junil voudrait pouvoir les recueillir dans le creux de...
Entretiens Ovide, dernières métamorphoses ?
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Dominique Aussenac
Dans un roman en quête du poète latin exilé, le Catalan Joan-Lluís Lluís met en abîme liberté et acte d’écrire. Habile et prenant.
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