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Égarés, oubliés Quand la titie prend la plume

septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256 | par Éric Dussert

Marie-Céline Laurent était une dactylo pleine de vie. Après quelques voyages, elle connaît, quoique parisienne et catholique, le même destin qu’Isabelle Eberhardt.

Alors que les manuscrits émanant de jeunes femmes passionnées commencent à exciter les éditeurs parisiens (la grenade Sagan a éclaté en 1954), rien d’étonnant à ce que le livre plutôt rayonnant d’une dactylographe (on dira documentaliste plus tard) dans une maison d’édition religieuse de Paris (probablement Desclée de Brouwer) sorte des presses Saint-Augustin à Bruges le 22 mai 1957. C’est un récit de voyage intitulé Coup de soleil au Péloponèse. « Sans aucun diplôme ; ni goûts précis. Aime autant le chewing-gum que les tragiques grecs, la danse du sabre et la vodka. Se contente d’écrire entre deux coups de téléphone » Voilà ce que propose la quatrième de couverture en guise de notice biographique. On y apprend que Marie-Céline Laurent est née à Paris le 9 août 1934, et elle n’est pas titie pour rien. Tous ceux qui la fréquentent retiennent d’elle ce souvenir d’une personne volontaire, un peu garçonne, pleine de curiosité et d’une cérébralité masquée mais bien ancrée, capable d’apprendre le grec, le russe et l’hébreu dans son coin. Dès qu’il s’agit de trouver le titre de son ours destiné à la publication, elle y va franco : « Votre Maurras et votre Barrès sont idiots. Leurs bouquins sentent le renfermé, le rideau de théâtre troué et plein de poussière. Mais je connais au pied de l’Acropole une petite taverne qui est tout à fait épatante » Elle aurait bien nommé son livre « Temples et Tavernes », mais se souvient de l’exclamation de ses amies : « Ah ! Quel bon coup de soleil tu avais reçu, Céline ! »
Dans le portrait qu’il trace d’elle en préfaçant son roman posthume Les Malheurs de Dimitri (Desclée de Brouwer, 1963), Jean Sulivan (alias l’abbé Joseph Lemarchand, 1913-1980), le prêtre-écrivain qui dirige la collection « Voies ouvertes » chez Gallimard, Marie-Céline est entière et généreuse : « On aurait pu s’y tromper. Ses éternels blue-jeans, ses pantalons de velours à grosses côtes, ses chemises d’homme, les cigarettes qui se succédaient à une cadence terrible, une certaine façon de ne pas renâcler sur le whisky, un langage vert ». C’est une fille de son temps qui dépasse les injonctions de la naissante société de consommation. « Je vois mieux qu’elle était pauvre. La pauvreté lui était naturelle. C’est-à-dire une certaine façon de ne pas se prendre au sérieux, de ne pas s’estimer, de ne pas tenir à ce qu’on a, à ce qu’on est. Coucher sous les combles, dans une chambre de bonne, environnée de ses livres hébreux, grecs, russes, etc… partir pour un lointain pays, sac au dos, sans aucun souci du confort, répondre immédiatement aux appels, traverser Paris pour aller à la Nationale vous recueillir des références, organiser des voyages d’études, mener de front un travail de recherche et de secrétariat, multiplier les lettres de l’amitié et trouver le moyen d’écrire des contes, des récits, voilà Céline »
Elle semble rattraper les études qu’elle n’a pas pu faire. Forcément, elle est pleine du regret des bonnes heures de l’école où elle aurait gagné à se concentrer un peu… « C’est bête, vraiment bête ! Tout cela, je ne l’ai aimé que la dernière année, quand il était trop tard. Auparavant comme beaucoup de mes camarades, je n’entendais en classe que l’air d’accordéon, qui se glissait en fraude par la fenêtre. » Cependant, son énergie lui permet de rattraper le temps perdu et la pousse même à organiser avec l’abbé Steinmann, vicaire à Notre-Dame dont La Vie de Jésus (Club des libraires de France, 1959) a été mise à l’index par le Vatican, en tant que cofondatrice du groupe « Notre-Dame », des voyages culturels œcuméniques. Avec sa sœur, Marie-Céline voit du pays et notamment la péninsule hellénique, évidemment puisqu’« Au bout du train, il y a la Grèce ». Mais il y a aussi la Sicile, le Hoggar, Israël, Tamanrasset, en 1962 le Mexique et, en 1963, la Jordanie…
Interrogées par France-Soir à leur domicile du 22 place Dauphine, dans le Ier arrondissement de Paris, sa mère et sa sœur, incrédules, doivent bien le reconnaître, c’est là que ça se gâte : Marie-Céline rencontre le destin d’Isabelle Eberhardt à Pétra. Elle est engloutie par un torrent de boue qui dévale à 100 km/h le défilé de Bab Es-Siq (2 m de large, 50 à 100 m de profondeur) le 8 avril 1963. « 22 Parisiennes noyées en Jordanie » titre France-Soir qui oublie l’abbé spécialiste des études bibliques dans sa comptabilité tragique…
En 1957, à la parution de Coup de soleil au Péloponèse, le critique Jean-Marie Creuzeau du journal catholique L’Homme nouveau avait flairé la subtilité de la titie parisienne. « Et tant pis si “je crains beaucoup ce qu’on qualifie devant moi d’admirable”  : c’est de son âge. Ce livre, écrit pour divertir quelques personnes, est devenu lecture à l’usage du public. Il semble que nous ayons besoin, aujourd’hui, de cette “petite voie” de la littérature. Il faut ajouter cette simplicité à la liste des produits de désintoxication de notre époque. »

Éric Dussert

Quand la titie prend la plume Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°256 , septembre 2024.
LMDA papier n°256
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LMDA PDF n°256
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