En 2019, le New-Yorkais Peter Schjeldahl roule vers sa maison de campagne quand son portable sonne. Mauvaise nouvelle, il n’a plus que six mois à vivre (en fait il tiendra trois ans). Schjeldahl n’a plus touché à l’alcool depuis vingt-sept ans mais il fume depuis l’adolescence, si bien que l’annonce d’un « cancer du poumon, invasif » n’est « pas vraiment une surprise ». « Longtemps, j’ai craint de mourir trop jeune, je trouvais ça embarrassant ; j’imaginais les commentaires avisés : « C’était un fumeur, tu sais. » Mais maintenant, à soixante-dix-sept ans, ça va, statistiquement, je suis dans la cible. » Ce tout début du livre donne le ton. Schjeldahl, critique d’art de renom, pilier du New Yorker, a dans les sixties appris le métier à la dure, auprès des « relecteurs-correcteurs du Jersey Journal, des gros types constamment en train de mâchouiller leur cigare », et de ses « reporters usés jusqu’à la corde » qui lui faisaient revoir cent fois son papier avant de le valider. Il y aura appris l’extrême concision, et un ethos de salle de rédaction fait d’autodérision et de bons mots. Dans une interview donnée en 2008, il définit ainsi son style : « Concentré. Au moins une idée par phrase. Mélodieux, j’espère. Avec des jokes ». Les jokes ? Pour exemple cette unique phrase au centre d’une page de Comment je meurs (en V.O. The Art of Dying, « L’Art de mourir » : pourquoi diable, manie française, avoir jeté ce titre plein de sens ?), très construit dans ses 46 fragments : « J’ai tué une mouche l’autre jour, et j’ai pensé : toi, tu meurs avant moi ». C’est le « wisecrack » du dur à cuire : « le mot d’esprit tranchant, le sarcasme à bas bruit, la formule à l’ironie mordante – (…) une manière de se blinder face à l’existence ». Le vieux critique se réfère à Chandler et son personnage de détective : « Conserver un regard implacable sur le monde, et son calme ».
Outre sa production journalistique, Schjeldahl, qui dans sa jeunesse s’était essayé à la poésie au sein du mouvement beatnik de la New York School, a écrit plusieurs ouvrages de critique d’art. Mais là, l’enjeu est tout autre. Non pas écrire ses Mémoires : il tient la mémoire pour mensongère (« Même Proust avait une mémoire de merde »), et répugne à affronter « les échos, lointains mais persistants, de culpabilités terrassantes, de hontes cuisantes » (ainsi du suicide d’un ami dont il traîne le remords de ne pas avoir su l’empêcher). Pourtant il y pensait, a même eu l’ambition d’une œuvre qui parvienne, confie-t-il, à « tresser ensemble ma vie et l’histoire culturelle du pays ». L’épée de Damoclès de sa fin programmée le pousse à faire le bilan de sa vie. Il en sort un livre plus modeste que ce projet avorté, paradoxalement plus léger parce que déplaçant la question de la sincérité (« Quand on écrit, le souci de la vérité peut vite devenir paralysant. (…) La sincérité, c’est ma malédiction ») : « Jouer le rôle du Mourant (Il entre par la gauche. Il sort par la trappe) me donne une consistance. Un personnage. Un masque, bien commode ».
Le moment de l’écriture du livre fixe une temporalité du sursis : entre la remémoration – les débuts de journaliste, la rencontre avec sa femme « comédienne et artiste de stand-up », le parcours du combattant du sevrage de l’alcool, la naissance salvatrice de sa fille – et l’anticipation de la fin et l’imagination de son après : le choix de l’inhumation plutôt que de la crémation, la peur de la mort saisie soit sur le mode de la gravité, soit sur celui de la « coolitude » comme dit l’auteur (et dont il n’est jamais dupe). Pour la gravité : « La mort, c’est un tableau plutôt qu’une sculpture : tu n’en vois qu’un seul côté ». Et pour le joke : « « Pourquoi on n’a pas reçu le papier de Schjeldahl ? » « Il est mort. » « Ah, OK alors » ». Mais au fond c’est la même chose, la force du livre est de tenir ensemble le sérieux et l’humour.
La question vive reste celle de l’écriture au moins autant que celle de la mort. « Écrire, c’est dur, sinon tout le monde le ferait ». Mourir aussi. Sauf que « ça arrive à tout le monde » : inutile d’en faire un plat. Une pépite, pour son fond comme pour sa forme.
Jérôme Delclos
Comment je meurs,
de Peter Schjeldahl
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Chemla,
Séguier, 144 pages, 13,90 €
Domaine étranger Dépôt de bilan
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Jérôme Delclos
Condamné par le cancer, le critique d’art Peter Schjeldahl (1942-2022) écrit le livre de sa vie. Grave… et pourtant « cool ».
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Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

