Il y a toujours eu et il y aura toujours de méprisants imbéciles pour dire que le sport n’est pas une passion digne de ce nom, que ce n’est pas assez noble, et bla et bla et bla. Quand – c’est notre cas et ô combien ! – on aime follement le sport dans toutes ses dimensions, même les moins glorieuses, c’est toujours un immense plaisir de suivre un authentique écrivain du sport. Olivier Haralambon, que nous lisons avec intérêt depuis 2014 et la parution de son premier livre Le Versant féroce de la joie, l’est assurément. On l’a déjà dit en d’autres occasions mais il faut le redire ici : cet ancien coureur cycliste est l’un des tout meilleurs écrivains dès lors qu’il s’agit de parler de vélo, de l’effort physique, du corps mis à l’épreuve du dépassement de soi, de ce que l’on pourrait appeler la mécanique des fluides chez le sportif, amateur ou professionnel, soumis à des forces extérieures (la compétition) ou à des tensions internes (la douleur). Tout ça on le savait, oui, et on pourra s’en convaincre à nouveau en (re)lisant Mes coureurs imaginaires, sorti en poche, qui mêle portraits de vrais coureurs et personnages fictifs. Dans Un corps d’homme, Haralambon se montre sous un autre jour, cette fois sous les traits d’un écrivain du temps qui pèse : sur le corps, sur l’imaginaire athlétique qui le sous-tend, le soutient, lui soutire ses palpitations et ses désirs. Le temps qui passe est, de fait, au cœur de ce livre ; le temps, cette expérience fondatrice de l’être mais aussi destructrice puisqu’au bout du bout il y a la fatale deadline…
Une idiote mais lourde chute de vélo, avec hospitalisation d’urgence et rééducation longue, pousse l’auteur à réfléchir à la situation de son corps vieillissant : « Le choc me révélerait à mon âge », dit-il, à 57 ans aujourd’hui. Ce corps cassé – un fémur brisé – lui parle, lui dit des choses sur, précisément, les choses de la vie, autrement dit l’écoulement irréversible des années. « J’avais glissé jeune – ou jouant à l’être encore –, je m’étais relevé plus vieux, dépouillé des apparences. » Cette blessure physique est en quelque sorte une blessure narcissique. S’opèrent en Haralambon des transformations psychiques sur fond de prise de conscience de la fragilité humaine, c’est-à-dire de sa propre finitude. Tomber de selle peut, la preuve à travers ce récit d’une guérison, ouvrir sous votre chair abîmée de vertigineuses pensées.
La prise de conscience en quoi consiste le livre ne fait pas pour autant d’Haralambon un vieux sage exhibant ses cicatrices, non : son introspection, teintée souvent d’autodérision, vaut seulement invitation à méditer notre humaine condition à partir ce qui fait accident dans une vie, la détourne de son corps/cours normal. Puisque « l’accident désapproprie le corps ». Rapprochement qui nous semble pertinent : on a pensé, lisant Haralambon, à certaines des pages d’un petit livre de Jacques Chessex (1934-2009) qui s’intitule Le Simple préserve l’énigme. Et plus particulièrement à ces lignes : « Il faudrait nous demander pourquoi l’âge, la notion d’âge, change de sens, de pouvoir d’attrait ou d’effroi, à mesure que nous nous imaginons aller dans notre vie. Et ce qui nous fait nous interroger sur lui – cet âge qui hante notre os, notre eau, notre viande… » Ce passage résonne beaucoup, croit-on, avec ce qu’écrit un Haralambon qui, à la faveur du concassage de son corps sur le bitume, paraît passer de l’autre côté du Temps. C’est-à-dire du côté de ceux qui s’inquiètent désormais des années qui leur restent à vivre. « L’âge est troublant », écrivait encore Chessex, et Haralambon, à sa façon dilettante et d’une lucidité acide, lui fait écho.
Livre de la mue forcée du corps d’un homme mûr face à ce qu’il appelle joliment « les petits éboulements » de la vitalité ou, en empruntant au vocabulaire de la géomorphologie, « la lente érosion », Un corps d’homme, n’allez pas croire, n’est pas une plainte amère ; c’est un témoignage touchant, subtil, solaire même. S’il y a ici une leçon de vie, c’est peut-être celle-ci : qu’il faut, malgré « un corps désajusté », avoir confiance en l’avenir, cette lointaine ligne de crête où se dessine, à l’équilibre instable, la silhouette d’un homme. À pied ou à vélo.
Anthony Dufraisse
Olivier Haralambon, Un corps d’homme, Premier Parallèle, 152 pages, 17 € et Mes coureurs imaginaires, Premier Parallèle poche, 127 pages, 9 €
Essais À la recherche du corps perdu
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
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Anthony Dufraisse
Grand sportif un temps accidenté, Olivier Haralambon réfléchit sur ce que l’âge fait au corps.
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