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Essais Vivre debout

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Thierry Cecille

Retraçant les épreuves d’une vie violentée, la sociologue Johanna Siméant-Germanos nous plonge dans un passé qui, loin d’être passé, résonne encore douloureusement.

Youssef ou la fidélité à soi

Michel Foucault, parmi ses nombreux projets et entreprises – que sa mort précoce l’empêcha de totalement mener à bien – avait envisagé une « anthologie d’existences », une collection de textes qui auraient eu pour titre frappant La Vie des hommes infâmes. Retracer ces vies « obscures et infortunées » susciterait alors en nous « un certain effet mêlé de beauté et d’effroi ». Il eut le temps de s’y essayer dans son Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. Si Foucault n’est pas cité dans ces pages, nul doute cependant que Johanna Siméant-Germanos, professeure de science politique et sociologue, accepterait que l’on rapproche son travail de cette ambition. Le sous-titre est en effet « Une enquête sur l’engagement, la violence et l’exil » et l’homme au cœur de cette enquête, Youssef Sassi, est bien un antihéros héroïque, confronté à l’infamie que notre société réserve souvent à ses semblables.
Né en Tunisie, Youssef émigre et, en 1972, devient travailleur saisonnier agricole puis ouvrier dans le bâtiment. Marié à une Française, agrégée de lettres classiques, il milite, avec elle et une communauté d’amis, proche de groupuscules d’extrême gauche, de la CGT et du Parti communiste. Le 29 décembre 1978, à la suite d’une altercation à la gare Saint-Charles de Marseille, il est emmené au commissariat où il est frappé et même violé. Il porte plainte, des militants se mobilisent à ses côtés, mais la machine judiciaire est sans pitié : il est expulsé, se retrouve en Tunisie où il est de nouveau arrêté et torturé. Il parvient cependant à s’enfuir et, peu à peu, difficilement, s’invente une nouvelle existence en obtenant l’asile politique en Suède. Ce n’est là qu’un résumé rapide du fil de la vie de Youssef mais l’entreprise de Johanna Siméant-Germanos ne s’en tient pas, bien entendu, à un simple récit biographique. Cette œuvre (saluons par ailleurs la qualité du travail éditorial) est en fait composée de trois parties distinctes qui constituent à la fois son originalité et sa force.
La première partie, personnelle, explique comment ce projet est né puis a été mené à bien. Tout commence par un souvenir d’enfance : Johanna a 9 ans et Youssef est «  le compagnon d’une copine de (sa) mère ». Ses parents s’indignent de ce qui lui est arrivé. « Lors de son passage à tabac, on lui a rentré une matraque dans l’anus. Cela a été dit en ma présence, j’en suis sûre. » Écrivant une thèse sur les sans-papiers, elle est au fait des violences policières qui perdurent, jusqu’à nos jours : un de ses doctorants en est victime et, en 2017, c’est « l’affaire Théo », jeune homme sodomisé par une matraque télescopique. Elle décide donc de se pencher sur ce qui est arrivé à Youssef, elle enquête, se plonge dans les archives, rencontre des témoins d’alors, parvient à retrouver Youssef en Suède et l’interroge longuement. La deuxième partie est narrative, « expose dans un ordre chronologique les grandes scansions de l’histoire de Youssef » et cite de longs extraits des entretiens. Ceux-ci sont fidèlement retranscrits – nous pensons alors à ceux que nous avons pu lire dans La Misère du monde de Bourdieu ou certains travaux de Stéphane Beaud – et, de ce fait, d’une lecture parfois malaisée, Youssef ayant perdu en partie sa connaissance de la langue française. La troisième partie, elle, a une « vocation plus analytique » : elle inscrit le cas de Youssef dans des problématiques plus globales, celles qu’annonce le sous-titre mais aussi, par exemple, la description, empathique et passionnante, de ce que furent, pour nombre de militants, ces années d’« entre-deux-mai » (1968-1981).
Il s’agit bien de se méfier de « l’illusion biographique », de ne pas céder à la tentation « populiste ou misérabiliste » en racontant les épreuves subies par Youssef mais bien de « déplier tous les mécanismes et contextes sociaux qui les avaient rendues possibles » – ou, pour le dire d’une manière plus métaphorique, décrire « l’arborescence de causalités et de mécanismes, dont il faut suivre les branches, les feuillages, les plis et les veines ». Ainsi peut-elle décrire la solitude, l’exploitation, l’insécurité juridique que doivent endurer ces immigrés, en outre condamnés au silence puisqu’ils sont censés être, leur a-t-on sermonné au départ, les « ambassadeurs de la Tunisie ». Elle dépeint les différentes formes que prit la lutte syndicale et politique, « chronophage » mais enthousiaste, dans cette « terre de mission » qu’étaient alors Marseille et les abords de l’étang de Berre. Elle analyse l’engagement, autour de Youssef, de ces « intellectuels de première génération », professeurs, éducateurs ou prêtres ouvriers, qui allèrent parfois jusqu’aux grèves de la faim pour défendre les sans-papiers. Elle s’intéresse ensuite à ceux que d’autres sociologues ont nommés les « gibiers de police »« étrangers, toxicomanes, délinquants, prostituées, homosexuels… »« individus dont la parole est jugée inaudible » et donc victimes potentielles des bavures.
Laissons la parole à Youssef : « J’ai… (gros soupir) toujours j’ai essayé d’avoir mes droits. Sinon pourquoi je rentre dans le syndicat, pourquoi je rentre dans les partis politiques, pourquoi j’ai fait ça, j’ai fait ça, pourquoi je paie le prix très cher si je cherche pas mes droits moi-même ? » Aujourd’hui comme hier, il faut sans aucun doute payer « très cher » pour vivre dignement, conserver le « maintien de soi – et d’un soi combatif », puisque, pour beaucoup, comme l’écrivait Abdelmalek Sayad : « Exister, c’est exister politiquement ». Dans les dernières lignes, l’auteure précise qu’elle a achevé la première version de ce livre entre les deux tours des élections législatives de 2024, « à l’occasion desquelles se sont multipliées les violences et intimidations racistes », et elle conclut alors par une sorte d’hommage : « Face à ces dernières, je sais qu’il y eut des Youssef pour ne pas baisser les yeux ».

Thierry Cecille

Youssef ou la fidélité à soi,
de Johanna Siméant-Germanos
Éditions Anamosa, 296 pages, 24

Vivre debout Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
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LMDA PDF n°270
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