Entrer dans la lecture d’Ilaria, c’est pousser une porte qui ouvre sur le pays vécu de l’enfance et s’engager dans un paysage mental porté par une grande puissance d’évocation. Un pays dont les habitants n’ont pas tous les mêmes droits, où certains décident et d’autres subissent en silence, de peur de susciter la colère de ces êtres inquiétants que peuvent être les adultes. C’est cette loi injuste que doit subir la petite Ilaria, âgée de 8 ans, à partir du jour où son père, Fulvio, dont sa mère s’est séparée deux ans auparavant, vient la chercher à Genève – lui-même vit à Turin –, à la sortie de l’école. La petite fille jouait au cochon pendu en attendant sa grande sœur mais l’homme l’emmène avec lui, au prix d’un mensonge destiné à l’amadouer, le premier d’une longue série.
Cet enlèvement qui ne dit pas son nom est le prélude à un périple qui s’accomplira à bord de la voiture paternelle, « une BMW bleu marine, modèle 320 coupé ». Du nord au sud de l’Italie, de Turin à Trieste, de Gênes à la côte Adriatique, la Toscane, Rome, Naples, la Calabre, la Sicile. À travers le regard d’Ilaria, les routes défilent, les villes sont des étapes dont la durée dépend des improvisations opaques de son père. C’est l’été 1980. La gare de Bologne a été détruite par un attentat à la bombe, faisant de très nombreuses victimes. Fulvio redoute les contrôles de police sur les grands axes. « Ta mère nous cherche. Il suffit d’un policier zélé et je me retrouve en prison. Tu ne veux pas que j’aille en prison ? / Ma gorge se noue./ Maman nous cherche ? Non, je rigole ma Princesse. Tout va bien. Prends la carte. »
Dans la voiture, tandis que la radio déroule les informations de cet été de plomb, que les chansons de Giorgio Gaber, Ornella Vanoni ou Piero Ciampi accompagnent les longues heures de route, Ilaria scrute le profil de son père, cherchant à déchiffrer ses intentions. Un épais nuage de fumée de cigarette et des relents de whisky emplissent l’habitacle. Une atmosphère proche de celle qui règne dans leurs chambres miteuses, situées au-dessus de bars. Pendant que Fulvio déroule ses monologues de comptoir, Ilaria observe les clients esseulés « avec des mines tristes ». « Même si j’ai peur de croiser leurs regards, j’ai envie de leur faire savoir que je les ai reconnus, que nous faisons partie de la même famille, des silencieux. » Ensuite elle monte se coucher, serrant contre elle Birillo, l’ours en peluche que son père lui a offert au début de leur cavale. « J’attends le sommeil, guette les pas de Papa, le moment où il poussera la porte et s’écroulera tout habillé sur son lit. »
Les trajets sont scandés par la recherche de cabines téléphoniques. Avec ses appels, le père prétend faire entendre raison à celle qui pour lui reste sa femme. Ilaria assiste impuissante à ses gesticulations derrière les parois vitrées. « Ça va encore durer des heures et il va revenir de très mauvaise humeur./ Avant de poser le combiné, j’entends Papa crier, Ne raccroche pas ! (…) / Je me fais aussi petite que possible. / Je te passerai Maman la prochaine fois. »
Évidemment, cela n’arrivera jamais. Les semaines passent et les mois. Ilaria lutte pour maintenir vivant le souvenir de « (sa) vie d’avant ». L’argent, logiquement, vient à manquer. Fulvio se lance dans une piteuse arnaque aux objets trouvés dans les gares. Il récupère des bijoux qu’il revend à des receleurs louches. Après un séjour en Toscane chez des amis, le duo arrive à Rome et descend pour une fois dans un bel hôtel. Mais pour Ilaria, la dolce vita est de courte durée. Le père comprend que sa fille doit retourner à l’école. Ce sera un internat aux règles strictes, tenu par des religieuses. Certaines fins de semaine, Fulvio oubliera de venir chercher Ilaria. Laquelle, une nuit, fuguera pour téléphoner à sa mère et sera renvoyée.
Ces deux années connaîtront leur dernier chapitre avec un long séjour en Sicile, territoire de la mère de Fulvio, une bourgeoise de Palerme dont la clairvoyance permettra de soustraire l’enfant à l’emprise paternelle. « Mon visage a changé. Qu’est-ce qui est différent ? » s’interrogeait un soir Ilaria, qui allait sur ses 9 ans, face au miroir d’une chambre d’hôtel. Des décennies plus tard, ce beau livre dessine quelques réponses.
Jean Laurenti
Ilaria ou la conquête de la désobéissance, de Gabriella Zalapì
Zoé, 175 pages, 17 €
Domaine français En route vers l’inconnu
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Jean Laurenti
Poursuivant l’exploration de son histoire familiale, Gabriella Zalapì retrouve une hauteur de petite fille pour conter une douloureuse traversée.
Un livre
En route vers l’inconnu
Par
Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

