Mircea Cartarescu, les infinis flamboyants
Inévitable, la rencontre de l’œuvre de Mircea Cărtărescu et des lecteurs francophones a souffert d’un contretemps, ou d’un malentendu. Cela arrive parfois, malgré la meilleure volonté du monde. On a en effet découvert l’œuvre de l’écrivain roumain dans un ordre inconfortable qui ne favorisait guère une immersion idéale. Dès 1992, alors qu’en Roumanie paraissait son sixième livre, Visul Chimeric (Le Rêve chimérique), c’est cet autre Rêve de 1989 qui paraissait chez Climats dans une traduction d’Hélène Lenz. Une prose sous-titrée « Romans » quand l’essentiel des premiers pas de Cărtărescu était poétique. Mais ce n’est pas là que le bât blesse – il fallait bien entamer le travail de traduction quelque part. La maladresse, du reste, n’est pas profonde, puisque dès cette première irruption Le Rêve est inscrit sur la liste de possibles Médicis étranger et Prix Inter. Les lauriers lui échappent mais force est de comprendre qu’il se passe là, d’emblée, quelque chose. Ces premières pages de Cărtărescu plaisaient pour son intérêt et sa puissante originalité.
C’est au moment de la publication, à partir de 1999, chez Denoël, de la trilogie d’Orbitor (1996-2007), qu’un double malentendu prend forme, plus durable celui-là. Outre qu’Orbitor est considéré par Cărtărescu comme l’arc-boutant de son œuvre, le choix de la collection « Denoël & d’Ailleurs », vouée à la science-fiction avait tout pour perturber les lecteurs de SF, qui auront probablement associé les urbanismes en capilotade de Cărtărescu à l’univers du cinéaste russe Tarkovski pour s’expliquer qu’on leur présente ces textes inclassables, empreints d’une grandiose mélancolie dont les « ailleurs » sont parfois cosmiques mais peu interplanétaires et hypersophistiqués en matière de technologie. Les lecteurs de littérature sans étiquette ne s’approchèrent prudemment pas non plus des écrits en question. Le raté fut remarquable. Les éditions Noir sur Blanc, qui publient désormais Cărtărescu, ont choisi de faire reparaître intégralement la trilogie égarée. On ne laisse pas en friche l’œuvre d’un auteur que d’aucuns comparent à Proust, à Kafka, aux plus grands latino-américains, un auteur que la rumeur voue au Nobel avec beaucoup d’insistance.
Au-delà de cette mésaventure éditoriale, Mircea Cărtărescu ne fut pas mal servi par la suite. La traduction par le romancier Nicolas Cavaillès de son poème cardinal de 1990, Le Levant (P.O.L, 2014), initiait une période où, peu à peu, la langue française accueillait de mieux en mieux la sienne. Avec un décalage d’un quart de siècle il est vrai. Cavaillès redoublera son effort en produisant Tout (1985) chez Caractères en 2017 en même temps que La Nostalgie (P.O.L), et Laure Hinckel qui avait déjà traduit les nouvelles de Pourquoi nous aimons les femmes ? (Denoël, 2008) reprendra brillamment le flambeau jusqu’à nous donner, en cette rentrée, le remarquable Théodoros, une éminence flamboyante de la fiction qui a entrepris de subjuguer tous les pays...

