Mircea Cartarescu, les infinis flamboyants
Théodoros marque assurément un tournant dans votre œuvre. Qu’est-ce qui vous a attiré dans le parcours de ce somptueux empereur, ce Téwodros II d’Éthiopie ?
Il y a dix ans, mon roman Le Levant (qui était à l’origine un poème épique de 7 000 alexandrins) est paru en France aux éditions P.O.L et, s’il n’était pas passé inaperçu, il aurait été très facile de constater aujourd’hui que Théodoros ne représente pas tant un changement dans mon écriture, qu’un retour au monde oriental qui m’a toujours fasciné. Le lecteur du Levant plongeait dans les mêmes eaux du rêve et de la magie, et découvrait ma fascination pour les mers, les navires et les îles, ce qu’on retrouve aussi dans l’ésotérisme diffus qui forme le voile diaphane du monde de Théodoros. Mais, dans Théodoros, tout cela s’inscrit dans le mécanisme d’horlogerie d’un roman-monde, dont l’action se passe sur trois continents et comprend 3 000 ans d’histoire, entre l’époque du roi Salomon et la fin du monde – laquelle, dans Théodoros, est fixée dans notre propre avenir, en l’an 2041. Le sujet n’est pas fondamental dans ce que j’écris ; il peut s’agir de n’importe quelle histoire, ou même il peut n’y avoir aucune histoire. Toutefois, pour Théodoros j’ai trouvé, dans les pages d’un mémorialiste roumain du XIXe siècle un sujet absolument sensationnel, exemplaire, archétypal : l’histoire de la réalisation d’un rêve. Théodoros est un roman de l’ambition sans limite, qui dans la pensée chrétienne est un péché mortel et, dans l’éthique grecque, une hybris. Le petit domestique valaque, fils d’un Roumain et d’une Grecque, n’a depuis son enfance qu’une obsession : devenir empereur. Toutes ses pensées, toute sa force intérieure, tout son souffle vital sont concentrés vers ce point incandescent, comme les rayons du soleil sur une lentille de verre. Mon roman lui offre un mécanisme que l’on pourrait dire freudien, qui l’aide à réaliser son rêve. Une série de procédés narratifs, tels des tours de magie et de prestidigitation scripturale m’ont permis de transformer ce personnage insignifiant en roi d’Éthiopie, Téwodros II. Une chose pareille ne peut arriver dans l’histoire réelle, et n’advient que dans les rêveries de grandeur paranoïaques – et dans les romans qui les mettent en scène.
Ce roman, « immense fantasme dans un vortex d’univers parallèles », selon vos propres dires, était-il en gestation depuis longtemps ?
L’idée de ce roman et ses étapes de réalisation ponctuent l’ensemble de ma vie. Les premiers mots qui l’évoquent figurent dans mon Journal il y a quarante ans. J’ai essayé de le commencer il y a neuf ans, à Berlin. Je n’y suis pas arrivé, ni à l’époque, ni lors d’autres tentatives. Tout simplement, je n’étais pas prêt, je n’en savais pas assez, pour écrire Théodoros. J’étais par ailleurs trop accaparé par le grand projet des romans de ma vie intérieure, Lulu, Orbitor et Solénoïde, projet qui m’a occupé pendant vingt-trois ans. Mais, dès que je me suis extrait de ce cœur...

