Nous connaissions Benjamin Labatut, romancier de langue anglaise et résidant au Chili, né en 1980, pour un érudit des sciences du XXe siècle. Après Lumières aveugles (Seuil, 2020), qui confrontait chimie et physique des particules à la folie, ce nouveau roman touffu et généreux n’échappe pas à ce tropisme. À partir de la figure de John von Neumann (1903-1957), pionnier de la mécanique quantique et concepteur de la Théorie des jeux, il met en œuvre une fiction embrassant les révolutions de la physique jusqu’aux prémices de l’intelligence artificielle, en passant par le projet Manhattan à l’origine de la bombe atomique. De plus le héros – génie entre tous – est le concepteur du premier ordinateur, qui devient une sorte de personnage éponyme : « Maniac ». Ainsi vont et progressent « les rêves fous de la raison ». L’on se doute que ce mathématicien né en Hongrie, « flamboyant garçon » comparé à la comète de Halley, se trouve au cœur des rivalités géopolitiques exacerbées de son époque.
L’aventure exceptionnelle est contée par des narrateurs alternés, dont le protagoniste. L’incipit voit Paul – ami d’Einstein et précurseur du héros – tuer son « enfant déficient » et se suicider. L’excipit lui répond lorsque, comme sur la couverture au visage de jetons de go, « Le dieu du go » n’est plus un être humain mais une machine. Où trouver « la conscience de la physique » ? Magnifique victoire scientifique faustienne ou fin de l’homme ? Un tel fil conducteur didactique n’empêche en rien le dramatisme du récit, qui mêle suspense et problématiques aussi scientifiques qu’éthiques. Cet ouvrage est bien représentatif de la tendance à élire des personnalités historiques pour leur attribuer une épaisseur romanesque, ce en quoi Benjamin Labatut réussit avec habileté à surmonter le défi.
Thierry Guinhut
Maniac de Benjamin Labatut
Traduit de l’anglais par David Fauquemberg, Grasset, 448 pages, 25 €
Domaine étranger Maniac
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Thierry Guinhut
Un livre
Par
Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

