Né à Mostaganem, en Algérie, en 1947, Habib Tengour, qui a mené à la fois une carrière d’écrivain et de sociologue, a reçu en 2022 le Prix de littérature francophone Benjamin-Fondane. Il nous invite à suivre ici ses propres traces, à nous mettre à l’affût de ce qu’il nous livre sous forme de courts poèmes, autant de fragments et d’éclats, évocateurs d’une parole sous tension, comme menacée par l’oubli et l’effacement. Baliser de repères la page blanche, et celle-ci à l’instar d’un paysage épuré devient alors le lieu promis à plus de sens. Tracer et retracer ce qui est regagné sur toute vacuité, et au cœur même du sensible, retrouver souffle. Telle est également l’adresse de cette parole sous le signe de la quête, celle de son propre dire, comme d’un ailleurs. Dans sa postface, Habib Tengour confie son attente : « retrouver un chemin praticable et oser interroger des traces » qu’il sait pourtant muettes.
Autres traces tente justement de saisir d’un même mouvement ce paysage intérieur, où « le regard fouille une trace » et ses échappées. Il s’agit de ranimer par la typographie même cette circulation où l’écriture se déploie incessamment. Ainsi, l’auteur s’engage-t-il à une forme de dialogue qui laisserait advenir une voix et « un visage dans le bruissement des feuilles ». Reprenant l’injonction rimbaldienne d’une visée foncièrement moderne, Habib Tengour chercherait-il à délaisser ce qu’il considère comme les mots de la norme, de la routine et du consensus ? Par un jeu intertextuel de citations, qu’il s’agisse de versets tirés du Coran, ou d’allusions aux poèmes de Rimbaud, ou à ceux de Séféris, les mots entrent en résonance, moins pour leur évidence que pour ce qu’ils soulèvent de silence. Et celui qui se confronte à ses propres énigmes, celui-là questionne bien « ce chemin de l’exil qui se fraie en mémoire ». Si traces il y a, c’est bien alors celles de l’exilé. « Bribes d’un été algérien », qui s’ouvre sur un vers de Mythologie de Séféris, décline ce motif de l’errance, de la perte et de la dépossession : « L’exil – une profession de foi/ elle s’enracine sans joie pour se perdre/ Nulle part/ Nos pères ont si souvent longé des palissades/ erré amèrement après la croûte/ Leurs yeux se sont fermés avant terme (…) Là-bas à quelques encablures ». Plus que l’exil, et inéluctable hantise, voici la traversée du pays d’ombre, qui tamise « cette cendre muette du poème ». Cette fois, loin des immensités du désert ou de l’étendue méditerranéenne, « Au pays des morts » évoque bien « Tous ces morts/ Sans mémorial pour nous les rappeler/ Dans une image réconfortante/ Donner sens à ce qui n’en a pas/ Pour nous permettre d’aller au bout de nos peines/ Sans rechigner même si la douleur persiste ». Ou encore : « Tous ces morts/ Qui lentement se retirent de notre vie/ Que leur avons-nous offert durant tout ce temps/ Des mots trop décousus pour faire naître le poème ».
C’est la nécessité d’un chant tout entier de plénitude que cette visitation appelle à retrouver. La vérité de cette parole tout autant que l’émotion que celle-ci produit, sont aussi interrogées : « Tu ne parles que mort guerre déferlement d’atrocités/ Sans doute c’est ton histoire/ Chacun couve jalousement un récit personnel/ la trame s’étoffe avec la respiration/ elle déborde le canevas /(…) / Ton pays ne recèle-t-il pas des beautés/ Elles valent d’être chantées ». Autres traces loin de s’en tenir au seul éloge de toute quête poétique, en décèle aussi les limites, si ce n’est leur impossible dépassement, et c’est alors vers un autre lointain qu’il faudra tendre le regard.
Emmanuelle Rodrigues
Autres traces, de Habib Tengour
Éditions Non Lieu, 110 pages, 24 €
Poésie Raviver la trace
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Emmanuelle Rodrigues
Au gré de sa méditation, Habib Tengour nous restitue sans complaisance son engagement à la fois inquiet et lucide.
Un livre
Raviver la trace
Par
Emmanuelle Rodrigues
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

