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Domaine étranger Mâles heurs

octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257 | par Dominique Aussenac

Par un premier roman initiatique, émouvant, la Coréenne Kwon Yeo-Sun s’installe dans la littérature mondiale.

Un éclair bleu azur

Est-il décent d’associer littératures et vins, crus, alcools ? Littérature russe et vodka ? Mexicaine et tequila ? Et la coréenne… au soju ? Cet alcool de riz emplit les bols de nombreux romans au Pays du matin calme, souvent écrits par des femmes et permet de trinquer à l’essor d’une littérature qui tel un nouveau terroir acquiert de plus en plus de lecteurs et de titres de noblesse.
De même, la préparation des mets, la bouche et ce qu’elle contient, occupent une place conséquente. « Le premier jour, le corps d’armée féminin faisait le kimchi de navets et celui de radis blanc saumuré ; le jour suivant, en guise de distraction, elles s’occupaient du kimchi de moutarde et de celui de marguerites coréennes. Et pour finir, le soir, en une heure, elles préparaient et saumuraient une grande quantité de choux, au moins une cinquantaine. » La cuisine, activité traditionnellement féminine, l’armée ici, est composée d’une mère de famille qui possède la maison et offre la nourriture à toute une parenté désargentée qu’elle accueille : sa propre mère, ses sœurs, ses belles-sœurs, ses filles et nièces. Les hommes, exclus, respectés lorsqu’ils travaillent et entretiennent la communauté, vilipendés, humiliés lorsqu’ils perdent leur emploi ou vont voir ailleurs. C’est ce qui est arrivé au père de Son Mi-ok, la narratrice : ce marin fut vénéré, puis chômeur conspué, enclin à boire trop de soju. Les mâles coréens n’ont pas vraiment le beau rôle. Paresseux, séducteurs, voleurs, tricheurs, joueurs, buveurs… Quant à Son Mi-ok, elle nous raconte avec une grande sensibilité, sincérité, avec des mots souvent crus, sa propre vie, son émancipation. De son enfance à l’âge adulte, en passant par ce qui fut le déclic de sa libération, les études universitaires. Elle possède un long cou, se sent parfois androgyne, aime le contact physique des filles et a envie de garçons. Comme son père, elle aime boire plus que de raison, la seule dans la famille à lui accorder un peu d’affection.
Son Mi-ok narre ses amours, ses ratés, ses révoltes, y mêle son goût pour les légendes coréennes – ainsi cette vieille marmite qui parle – et la littérature mondiale. Tolstoï, Les Mille et Une Nuits, et un épisode saphique de Proust où un père après la mort est loué avec une frénétique ambiguïté, qu’elle reliera à un acte masturbatoire interrompu à la mort du sien. « Les Mille et Une Nuits nous montrent le présent sous la forme d’un long labyrinthe infini. Les nuits pourraient durer une seconde, dix jours ou plusieurs décennies. Sur le présent traversent les faisceaux lumineux du passé, les blessures du jour non oubliées. Les blessures invoquent des histoires, et les histoires évoquent des blessures. C’est une reconnaissance mutuelle imprégnée de douleur. Le jour et la nuit alternent. Le jour appelle la nuit. La nuit appelle le jour. Le passé illumine le présent, et le présent saisit la lumière du passé. » En se détachant des valeurs traditionnelles, Son Mi-ok découvre la solitude, son étrangeté, mais aussi son corps, ses sentiments. Le livre est composé d’incessants allers-retours spatio-temporels, il met en exergue de petits événements, des formules désuètes, émouvantes, telle « C’est vraiment le meilleur sous le ciel ! » comme si un doigt cernait des îlots de vie, de petites morts. Ces îlots s’interpellent, formant une mosaïque interne fantôme. Une poésie, celle un tantinet fanée du quotidien, de la nostalgie, se dégage tel un fumet de coriandre s’échappant de cette marmite qui parle et qui renvoie à l’art de la narration, à ses codes, ses envolées, ses fuites. L’écriture comme dans Peau d’âne prend la couleur du temps. De nombreux dialogues, souvent drus, acerbes, surtout ceux de la communauté féminine mettent en lumière les caractères, les tempéraments, les objets de respect, qui évoluent au cours du temps. Il est curieux de constater que plus l’héroïne s’émancipe, plus son père se chosifie. Tant et si bien qu’on éprouve de la tendresse pour ce mâle mal dans sa vie, que les femmes paradoxalement dominent, humilient.
Un éclair bleu azur, premier roman publié par Kwon Yeo-Sun dans les années 1990, paraît après Lemon (La croisée, 2023), un vrai-faux polar où la narratrice enquête sur le meurtre de sa sœur. Elle en a écrit sept depuis, non traduits, ainsi que des recueils de nouvelles. Née en 1965 à Andong dans une province du Nord-Est, elle donne l’impression d’écrire à rebrousse-poil, rendant la parole aux insignifiants, démunis, asociaux. Elle développe une grande puissance d’écriture. Cela avec une humilité non fausse, sans maniérisme, l’omniprésence du doute, quelques pâles sourires. Une très grande richesse intérieure. Une grande Dame.

Dominique Aussenac

Un éclair bleu azur, de Kwon Yeo-Sun
Traduit du coréen par Kevin Jasmin Hamard, La croisée, 208 pages, 20

Mâles heurs Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°257 , octobre 2024.
LMDA papier n°257
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LMDA PDF n°257
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