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Poésie C’est quoi le job ?

octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257 | par Emmanuel Laugier

Empruntant en apparence à l’art populaire de la folk song, Chansons & ballades ajoute une dérive néo-punk dont la nonchalance péremptoire appartient bien à la recherche de pointe du poème.

Chansons & ballades

La jeune poésie américaine dure longtemps. C’est ce que l’on ressent souvent, par-delà les décennies qui peuvent séparer les générations concernées, à la lecture des livres qui paraissent outre-Atlantique, tant quelque chose en eux swingue et sans embarras balance le tempo qu’il faut à la coordination et à l’efficace (punch) du poème. Cette caractéristique, la jeune poétesse Lindsay Turner, traductrice entre autres de Liliane Giraudon, Anne Dufourmentelle, Ryoko Sekiguchi, et professeure assistante en creative writing à l’Université de Cleveland (Ohio), l’incarne vraiment en la perpétuant avec un art de l’écart quasi naturel. Petit poisson combatif qui, l’air de n’en rien faire, contourne les leurres des cloisons de verre pour faire un pied de nez au labyrinthe sociétal et académique du dressage. Et lui balancer en pleine poire des « chansonnettes » critiques sans résolution.
Les poèmes de Turner savent en effet échapper à la ritournelle des donneurs de leçons, comme au didactisme. Chansons & ballades engrange au contraire des scènes comme autant de flashs inquiétants, et sous emprise stupéfiante. Une drogue qui n’a qu’un effet, celui, déseuphorisant, de nous faire mieux voir la complexité dont la réalité pourrie du monde se construit. Et de nous l’offrir comme un plat fumant de nuggets à la sauce barbecue. C’est un peu ce genre de contraste que les poèmes de Lindsay Turner maintiennent en eux, ce dont la traduction du poète Stéphane Bouquet, impeccablement conduite, rend compte : dans la « Chanson de la gestion des risques », qui fait écho, antéposée, à celle de la fin du livre sur celle des « assurances », le poème lui-même, ou celui qui en est le chantant, demande « un topo détaillant/ le repos et la densité des pierres/ d’une précision supérieure/ au niveau où montera la colère  ». Le vers suivant dit très bien, mais sans que le sujet en soit vraiment déterminé, que cet ensemble de micro-événements « fait de la visibilité une échelle ». Toute la logique interne à l’écriture de ce livre-là (Turner n’en étant l’autrice que d’un second, The Upstate) travaille sur les échelles et les façons de les inverser, voire de mettre sur des plans communs le plus lointain et le plus proche, le micro et le macro, les choses les plus prosaïques de celles dites remarquables.
Le programme est donné d’emblée, à vous sœurs & frères humains : « nous sommes tous rassemblés autour/ de tables laquées et invulnérables/ pour écouter et juger une liste de chansons/ que les agents reconnaissent ». Les agents (le mot étant le même en anglais) sont ici ce que nous sommes capables d’acter, de réaliser. Ils s’emploient à nous faire agent de nous-mêmes, sans que nous sachions à quelle fin ils nous destinent. Le poème (qui est ici un conducteur) devient alors le réceptacle de tout ce qui l’environne. Ce dont il ne sait que faire, et avec lequel pourtant il devra composer : par exemple une chanson avec le marché, avec les marchandises, avec des lampes autobronzantes. Ou encore quoi faire avec la haie jaune vif quasi fluo des citronniers (« un couloir de citronnier/ et des lointains turquoise en chacun/ les formes refaçonnées des feuilles »), avec « un chariot roulant abandonné,/ sur la N1 dans le noir/ des aubépines en fleur, le chemin qui bat encore/ pièces qui manquent, on y voyait rien – » ?
Tous ces faits, ces acteurs, ces actants, dessinent la toile de nos interactions, de nos vêtements, jusqu’à la grimace que parfois nos bouches font. Turner les ajuste en les laissant tous à leur inquiétude. Son poème-chanson peut ressembler à un couloir sombre parcouru mille fois la nuit soudainement aussi flippant qu’une cave inconnue où nous aurions été jetés. Quelque chose que le cinéma de Lynch donne à voir s’entend ici : « le ventilo du porche tourne mais il n’y a personne./ Si on voulait sentir quelque chose, mains près/ des pales et entre une épaisseur// auquel on ne pense pas souvent comme cet isolant rose qu’il y a au sous-sol ». Si, du moins, « on voulait sentir quelque chose », si tout ce qui est nous le permettait encore sans avoir à se jeter, malgré toutes les formes de l’attente.

Emmanuel Laugier

Chansons & ballades (bilingue), de Lindsay Turner
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Stéphane Bouquet,
Joca Seria, « Américaine », 126 pages, 11

C’est quoi le job ? Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°257 , octobre 2024.
LMDA papier n°257
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