Un jour, elle se retire soudainement du jeu. Quel jeu ? Celui d’une réalité quotidienne toujours plus aliénante dont la vie de bureau, avec ses open spaces dépersonnalisés et ses réunions en série, est sans doute l’un des plus courants symboles. Ainsi pourrait-on résumer le point de départ de Palais de verre, deuxième roman de Mariette Navarro qui n’est pas une inconnue. Ultramarins, son premier roman en 2021 (mais pas son premier livre car elle est également poétesse et dramaturge, avec une demi-douzaine de parutions à son actif), avait été à juste titre remarqué ; et ce nouveau texte, en un sens, illustre décidément le goût de cette quadra originaire de Lyon pour le « débranchement », « la désertion », « le détachement ». Des mots que l’écrivaine, au fil des pages, place dans la bouche de la narratrice, Claire, celle qui sur un coup de tête signe « un coup d’éclat » en quittant tout, et d’abord ce boulot auquel elle « n’adhère plus ».
Peu importe ce qui, ce jour-là, la pousse à tout plaquer ; c’est, devine-t-on, une accumulation de choses, frustrations, vexations, « docilités », dissociation cognitive proche de la schizophrénie, « syncope permanente ». En alternant le point de vue de la disparue volontaire, dans une énonciation proche du flux de conscience, et celui d’un nous qui traduit la pensée conformiste du chœur des collègues de la jeune femme, Mariette Navarro installe une distance existentielle. S’écartant de son milieu professionnel, jamais précisément défini pour mieux représenter le monde du travail codifié en général, Claire semble petit à petit, à tâtons, se délester de ce qui la plombait, au moral et au physique. Ce qui fait de cette histoire une double émancipation : jusqu’alors corseté, le corps du personnage se déverrouille dans une avalanche de sensations, tandis que l’esprit, rendu lentement à sa souveraineté, se libère des clichés, des préjugés, du prêt-à-penser. Disons que c’est le roman d’une mue effervescente : « Je suis ce serpent neuf qui sourit ». Cette transformation radicale est portée par une prose d’une indéniable qualité poétique. Tantôt très ancrée dans le réel, très concrète, l’écriture se laisse aussi gagner par la rêverie, la méditation, glissant dans un « léger flottement », une sorte de ouate agréable. Manière pour Navarro d’acter dans la langue même la libération de Claire ? Sans doute. Par moments, même, un fantastique ténu fait signe, qui brouille intelligemment les pistes narratives (avec l’histoire esquissée d’un possible suicide ou à travers une imprévisible tempête…).
Critique du monde de l’entreprise et de ses impératifs sociaux, ce texte traduit une expérience d’éclatement des carcans, la dissidence valant renaissance. Dans cette matière romanesque en fusion se reflète la conviction profonde de Navarro que l’émancipation est possible et l’autonomie réalisable. Ou, comme le dit sa porte-parole Claire : « Je vais continuer à élargir le chemin ».
Anthony Dufraisse
Palais de verre, de Mariette Navarro
Quidam, 135 pages, 15 €
Domaine français Faire peau neuve
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Anthony Dufraisse
Une femme plaque son boulot aliénant : un acte de dissidence raconté comme une renaissance par Mariette Navarro.
Un livre
Faire peau neuve
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.
