La figure de l’agent immobilier hante nos télés, parfois jusqu’à la nausée. Il est plus que salutaire de stigmatiser impudeur, mercantilisme, bagout, vulgarité de ces marchands de biens. Pourtant ce même agent pourrait être perçu comme un être psychopompe qui accueille les vivants, accompagne les morts, sorte de Charon, d’Hermès, d’Orphée. L’appartement, la maison, faisant office de sas, de chaudron dans lequel des vies ont mijoté, des histoires infusé…
Andrés Barba, écrivain baroque, fantasque et fantastique se le permet, lui qui installe des ambiances troubles, cruelles, ambiguës autour de la culpabilité, le déni d’innocence, l’enfance et ses prisons. Un certain réalisme magique qui donne à sa plume une identité toute latino-américaine, alors qu’il est né à Madrid, en 1975. Son avant-dernier ouvrage Une république lumineuse (2017) évoquait une société d’enfants délinquants tapie dans la jungle et les égouts de la Sud-Amérique. Un hommage à Joseph Conrad dont ce prof de lettres, auteur d’une dizaine de romans publiés chez Christian Bourgois, est le traducteur, ainsi que celui de Melville et Lewis Carroll.
Le Dernier Jour de la vie antérieure met en scène une agente immobilière, un peu plus sensible que ses confrères. N’a-t-elle pas ressenti une décharge électrique en tâtant de son doigt le trou infligé au mur par le tir de carabine d’un jeune propriétaire suicidé ? Un jour, pénétrant seule dans une maison, elle découvre un enfant étrange, mutique. Cet enfant apparaît, disparaît au gré de ses visites. Un dialogue, des jeux s’instaurent entre la femme qui s’isole du monde et l’enfant fantôme, fantomatique. « Elle a beau voir l’enfant, elle pense que la distance qui les sépare est peut-être infinie, et c’est pour elle un certain soulagement. Il y a tellement de façons d’éluder sa responsabilité que celle-ci ne lui semble pas la pire. Pourtant l’enfant réagit. Il se met debout et lève la main pour dire au revoir. Elle l’imite. Et à cet instant, dans le bref intervalle où il se retourne, se dirige vers le couloir et disparaît de sa vue, elle a l’impression que dans ce petit corps il y a une angoisse animale, une angoisse presque insupportable. » Barba parsème ses ouvrages de nœuds à la Tàpies, de tessons, d’objets incongrus et animistes, sur lesquels il s’attarde, avive ou obscurcit nos perceptions. Ainsi que peuvent représenter des cheveux coupés ? Un mauvais rêve, l’éradication ou la manifestation d’une hystérie ? La femme impose à l’enfant le jeu du maître et de l’esclave, une sorte de « Jacques a dit ». Le môme irréel commande à la visiteuse de se les couper. Ce que fait son propre père, retraité, qui a vendu lui aussi son salon de coiffure. Qui y a-t-il là de psychanalytique ? Un pied de nez ? Une théorie capillotractée ? Une envie d’enfant refoulée, entravée par le père ? Un dépassement du miroir et de sa théorie.
Il est aussi question d’une piscine, à l’intérieur de laquelle une femme nage sempiternellement. De quel côté du miroir ou de l’eau sommes-nous ? C’est par la suggestion habile de ces ques-tionnements, ces retournements, que s’exercent la puissance d’écriture de Barba. « Puis la peur s’enlise dans sa conscience : la mâchoire se détend, les muscles du visage se relâchent, les lèvres, les pommettes et enfin les yeux ; elle sent alors que quelque chose fait pression sur eux, c’est léger, comme le poids d’une pièce de monnaie. Et elle s’abandonne. En fin de compte c’est plus simple que ce qu’elle pensait. Elle s’abandonne comme si, pour la première fois de sa vie, il lui était véritablement égal de mourir. Alors, elle sourit. Est-ce cela que relatait Alice ? Est-ce semblable à l’euphorie des soldats ? »
Dans ce roman moins cruel que les précédents, Andrés Barba propose à un enfant de se déposséder de sa culpabilité. Le fera-t-il ? Toujours est-il qu’il prend encore un malin plaisir à jouer avec les vivants et les morts, le réel et la fiction. Il réussit ici la prouesse de rendre invisible une présence réelle, celle de la vendeuse, liquideuse de maison, ainsi que celle du lecteur, aux yeux de fantômes aveugles qui miment leur vie de famille et leurs actes plus ou moins définitifs. « Ce n’est pas ma faute répète-t-il. Finalement c’est l’autre voix qu’il entend. Celle de sa mère. Elle l’appelle par son prénom depuis le jardin. Son prénom, léger et répété. Sans aversion ni impatience, cette incapacité de chacun à tordre le bras de l’autre. » Une fin heureuse ? Un murmure qui résonne. Une éloquence qui frôle le silence.
Dominique Aussenac
Le Dernier Jour de la vie antérieure, d’Andrés Barba, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Christian Bourgois, 160 p., 18 €
Domaine étranger Barba truc
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Dominique Aussenac
Par un roman fantôme initiatique tout en clair-obscur, l’écrivain espagnol semble s’apaiser, mais le trouble persiste, brûlant.
Un livre
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Par
Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

