Le titre n’annonce rien de fameux ? Ne pas s’y arrêter. C’est à une plongée au cœur de l’histoire algérienne, dans un style potache et glacé, aux antipodes du roman national made in FLN, que nous invite son insolent auteur. Ce n’est pas si souvent ! Né en Algérie en 1970, parti en Italie en 1995 aujourd’hui professeur à l’université de Yale, aux États-Unis, Amara Lakhous est un spécialiste de la comédie sociale policière.
Jusqu’à présent, la plupart de ses récits, écrits en italien, étaient situés à Rome ou à Turin. Celui-ci, écrit en arabe, se passe à Oran. Et il remonte à rebrousse-poil, par allers-retours successifs, des années 1950 aux années 2000, le passé politique récent de l’Algérie. Tout démarre le 5 juillet 2018, anniversaire de la proclamation d’indépendance, par un meurtre plutôt salé. La victime, un ancien combattant du FLN, amateur de Viagra, est retrouvé dans une villa luxueuse : il est nu, ligoté sur un lit, où, en guise de partie fine, on l’a proprement égorgé, après lui avoir coupé le nez. Une mort à l’ancienne, en somme. S’agit-il d’une vengeance liée à la guerre d’indépendance ? Ou d’un acte de représailles de militaires libyens, furieux d’avoir reçu, venant d’Algérie, une cargaison d’armes défectueuses ?
C’est que, de son vivant, notre égorgé, Miloud Sabri, a été un sacré lascar ! Recruté au Maroc par les services de renseignement algériens, il s’est lancé, dès 1962, dans des affaires aussi crapoteuses que florissantes, protégé par son statut d’agent de la Sécurité militaire (la fameuse SM) toute-puissante dans le pays – et au-delà. Homme de l’ombre, observateur cynique de la scène politique, l’ex-moudjahid est une fieffée crapule. Il a ses « balances » chez les islamistes, qu’il utilise à l’occasion pour trucider ceux qui le gênent. Il est passé du « soutien farouche aux “éradicateurs” » (tendance favorable à l’élimination par la violence des islamistes) à l’appel à la « réconciliation » prônée par Abdelaziz Bouteflika. Même la guerre civile des années 1990 a été, pour Sabri, une « décennie dorée », les « nouveaux marchés d’armement » permettant, d’« amasser des fortunes colossales ».
Autour du commissaire chargé de l’enquête, le bourru colonel Soltani, s’agite une société oranaise hétéroclite, allant de l’imposante Zahra, ancienne fidaïne, au minable Badro, islamiste de pacotille et mouchard patenté, en passant par l’énigmatique Abbas Badi, ou le dessinateur de presse, Rachid Kadri. Sans oublier Meriem, l’intraitable et moderne maîtresse du commissaire. Ce n’est pas la première fois qu’une manière de contre-histoire algérienne se dessine, à travers la littérature policière – on songe à L’Envol du faucon vert d’Amid Lartane (Métaillié noir, 2007) ou à Une guerre de génies, de héros et de lâches de Barouk Salamé (Rivages Noir, 2012), deux livres signés d’un pseudonyme –, mais ce thriller-là, politique et bien documenté, dédié à l’anticolonialiste américaine Elaine Mokhtefi et à feu son mari Mokhtar, vient à point nommé, cinq ans après les manifestations du hirak, creusant le sillon contestataire algérien, sans cesse renaissant.
Catherine Simon
La Fertilité du mal, d’Amara Lakhous
Traduit de l’arabe (Algérie) par Lotfi Nia, Actes Sud, « Actes noirs », 289 p., 22,50 €
Domaine étranger Les dessous noirs de l’Algérie
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Catherine Simon
Un polar amer, politique et bien documenté, des années 1950 aux années 2000.
Un livre
Les dessous noirs de l’Algérie
Par
Catherine Simon
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

