Au commencement était un bloc de chair, putrescible et impatient, semble esquisser le romancier et épistémologue portugais Gonçalo M. Tavares, levant ainsi le voile, d’un récit à l’autre, sur le caractère corruptible d’une humanité qui se roule avec délectation dans la fange. C’est cette inflexion que partage chacun des personnages de L’Os du milieu du prodige de la littérature lusophone actuelle. D’aucuns diront qu’il s’agit du poids de la gravité. Soit un corps – convoité ou à expier, tantôt pulsionnel ou soumis aux règles de la morale. À chaque fois, la furie prend le pas sur la raison. Elle vascularise autant de tissus affairés à de basses besognes, toutes vouées à l’édification du grand œuvre d’âmes en perdition. En autant de nouvelles, l’écrivain narre la trajectoire d’un assassin sans vergogne, d’une femme adultère réprouvée par les siens, ainsi que le quotidien d’un voyeur qui se sert de son statut de médecin pour assouvir son vice. Enfin, il dit le labeur journalier d’un boucher à qui incombe de gérer la folie de son frère dans une ville gangrenée par la bourgeoisie du microcosme artistique, tandis que la cité menace l’individu jusqu’à l’anéantissement.
Mortifère dans ses obsessions, L’Os du milieu s’impose comme l’opus magnum d’un « royaume » qui, plus qu’une simple fresque littéraire, donne à entendre la menace de la barbarie et en écrit le grand livre des violences. Plus encore, il tisse un lien d’ombre entre chacun des personnages, qui apparaissent comme autant de naufragés vidés de leur humanité – marionnettes exsangues et fantomatiques vouées à accomplir un combat gigantomachique dans ses proportions. Le drame de l’homme, insiste Tavares dans les pas de Nietzsche, tient en ceci qu’il ne peut nier l’ensauvagement d’un monde débauché et en détresse, puisque l’oreille n’a pas de paupières. S’il peut fermer les yeux, il ne peut ignorer la déchéance de l’individu, et avec elle le vacarme qui fait l’essence du bruit du temps. Soit le tumulte tel qu’il va, à rebours du filtre romantique idéalisant. C’est qu’« on ne revient pas à la terre par la volonté de connaître, mais seulement parce qu’on est abattu ou qu’on meurt ».
Gonçalo M. Tavares, chacun de vos livres a sa part de fous. Le fou serait-il pour vous une figure paroxystique de la vérité dans un monde de mensonges et de faux-semblants ?
Il est difficile d’expliquer mon obsession pour les fous. Je pense au fou comme à un élément qui attire et effraie. Je suis très intéressé par l’étude de la bonne folie – de la folie qui vient de la naïveté, par opposition à la folie violente. Mes personnages de fous sont aussi des personnages imprévisibles. Ils emportent avec eux une sorte de vie naturelle instinctive au milieu de la vie urbaine entourée de règles. Le fou est une sorte d’ouragan bipède. Mais je ne veux pas, en aucune façon, rendre la folie romantique. La maladie mentale est quelque chose de terrible qui annule les énergies individuelles et répand autour...
Entretiens Sanguine des contrées sombres
À travers quatre contes qui se répondent en écho, Gonçalo M. Tavares esquisse autant de variations au motif de la prédation. Quand la jouissance devient une fin en soi et mène à l’inéluctable dissolution identitaire, par-delà le bien et le mal.

