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Domaine étranger Baie noire

janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259 | par Dominique Aussenac

Dans un roman qui instille une contre-raison féministe, Teresa Moure se rebelle en jubilant des us et pratiques philosophiques patriarcales.

Je pense donc je suis ! » Descartes était un homme. Est-ce toutefois une raison de penser, voire trop penser, théoriser et n’exister qu’en homme ? La morelle noire est une plante de la famille des solanacées, cousine des pommes de terre, des tomates, des aubergines et des piments. Une « mauvaise herbe », dangereuse pour les bovins et autres animaux domestiques.
Teresa Moure n’est pas animal domestique, mais femme. Et comme beaucoup d’autres femmes en a gros sur la patate. Elle est aussi romancière, poétesse, essayiste, dramaturge et nec plus ou moins ultra, professe la linguistique à Saint-Jacques-de-Compostelle, écrit en galicien dont cet ouvrage, réécrit en espagnol et si subtilement traduit.
À partir de la reine Christine, en fait roi de Suède afin d’accéder au trône, élevée comme un garçon, fumant la pipe, sage et libertine, à voiles et à vapeur, elle dresse ici une véritable fresque en forme de dépliant, de triptyque plus ou moins historique sinon romancé. De Suède, il nous emmène à Amsterdam, puis en Galice. Qu’ont en commun les femmes de ce roman ? D’être anticonformistes, rebelles, assez mal vues des hommes et de leurs sociétés.
Christine de Suède abdique pour ne point se marier et mettre au monde un héritier. Hélène Jans cultive les herbes, on la dit sorcière. Inès Andrade, doctorante, n’hésite pas à bousculer l’institution et son maître de stage, avec justement ce Descartes dont elle veut faire un roman et non pas une thèse. Descartes qui fréquenta les deux premières, séduisit la seconde, lui fit une enfant morte en bas âge. Puis à l’appel de la reine Christine qui aimait s’entourer de sages, partit à Stockholm et y mourut. Peut-être empoisonné ? La reine vint alors voir la sorcière, établissant une relation vraie, sans chichis, ni protocoles, de pleine sororité. Et puis, il y a une malle qui sent les herbes, la morelle noire et aussi la framboise, ainsi que les humeurs, mémoires et révoltes féminines. Elle atterrira par quelque mystère en Galice où dans un grenier, plusieurs générations de femmes y enfermeront leurs secrets.
Vous direz, ça fait beaucoup de femmes ! Oui, mais dans les westerns, des hommes, il y en a plein aussi. Ceci n’est pas un western ! Ceci n’est pas une pipe ! Mais un bien curieux et charmant objet littéraire où des femmes ne s’affichent pas en coquettes, en faire-valoir ni en pleureuses. Pas spécialement non plus des pétroleuses. Elles manient l’humour et l’autodérision sans être grotesques ni burlesques. Le docte et éclairé Descartes, maître de la Raison, en prend pour son grade et apparaît ici fort maladroit. « Pourquoi le savoir traditionnel, le rebutait-il ? Il aimait faire l’inventaire des petites étoiles du ciel ; moi celui des petites herbes des sols. Lui voulait des ailes pour savoir ce qui mouvait les corps célestes ; moi je préférais avoir les pieds bien plantés dans la terre qui me nourrissait et à laquelle je retournerais ; deux souffles, deux envies différentes. Mais ne va pas penser qu’il considérait que nos intérêts ne pouvaient pas se comparer à la même aune : selon lui les siens transparents, clairs et scientifiques ; les miens étaient toujours selon lui, occultes, faux et improbables. Je croyais à sa parole d’honnête homme et de sage, mais pourquoi avoir une telle opinion des choses dont il ne savait rien ? »
Deux écoles s’affrontent, et Teresa Moure scelle la victoire du sensitif, de l’intime, de l’émotionnel, d’un certain pragmatisme aussi sen assumant pleinement d’être la lune en face du soleil. Avec peut-être le bémol que les croyances ne libèrent pas vraiment les esprits, sinon d’autres esprits. L’autrice peste contre l’unicité d’une parole, d’un discours, fût-il de la méthode qui a pu asservir un sexe, opprimer les plus faibles, coloniser les plus pauvres, engendrer le capitalisme. On peut objecter qu’opposer d’un côté les rationalistes et de l’autre les sorcières, est certes un tantinet manichéen et pas que, mais vu l’état de nos sociétés et surtout celui de la planète, cela peut donner aussi à réfléchir.
Le roman volumineux, presque cinq cents pages, ne se lit certes pas d’une traite, mais se laisse savourer à petites gorgées tel un philtre, une tisane. Il mêle, formules savantes ou maladroites, théories, manuscrits, recettes, poèmes, témoignages, messages électroniques, écrits dans des styles d’époque ou de classes sociales fort différentes. Il recèle des petits bouts de vie « que je n’ai pas reproduits dans leur totalité, seulement dans la mesure où ils pouvaient me permettre de marquer le fil qu’ont suivi toutes celles qui sont passées avant moi, comme un travail manuel, un patchwork. » Un patchwork confondant, réussi !

Dominique Aussenac

La Morelle noire, de Teresa Moure
Traduit de l’espagnol par Marielle Leroy, La Contre Allée, 465 pages, 24

Baie noire Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°259 , janvier 2025.
LMDA papier n°259
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LMDA PDF n°259
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