3 SEPTEMBRE 1832 – Lundi. 5 heures, quitté Cincinnati pour Louisville à bord du vapeur Messenger – pluies torrentielles, puis plus loin vers l’ouest ciel d’une belle clarté – lueur de la lune – brume sur le fleuve – un passager au visage balafré. » Ici, dès l’incipit, la forme nous charme avant même le contenu. L’usage crépitant des tirets, l’attention au détail, le rythme, font de ce log-book (journal de bord, de voyage), tenu durant trois mois, à deux siècles de nous un écrit singulièrement moderne, pour lequel son traducteur note : « Il y a quelque chose du cinéma dans ces pages ».
Ce sont des rushes. Parce qu’il s’agit du matériau brut de l’écrivain pour la composition de son récit A Tour on the Prairies (1835), et parce que l’Ouest de 1832 est celui de la « Frontière ». Mobile, aux contours indécis, elle change en permanence et très vite. Le chef indien Black Hawk, « vieil homme de plus de soixante-dix ans – nez aquilin – visage élégant – traits bienveillants », est enchaîné à Fort Jefferson avec une poignée de braves. Que retient Washington Irving, le 14 septembre, de sa visite au vaincu ? Furtive, une énigme en symboles : « Black Hawk – tenait une dépouille de corbeau noir, se servant de la queue pour s’éventer ».
L’époque penche sur le bord de celle qui vient. Trois ans après le Journal d’Irving, un autre explorateur de l’Ouest, Tocqueville, écrira dans De la démocratie en Amérique : « La trame des temps à tout moment se rompt ». La prose d’Irving saccadée, brisée, qui tressaute sur le banc de montage, porte la marque de cette temporalité qui craque comme le bois sous la flamme. L’Ouest encore en partie vierge est déjà ce bric-à-brac de villes-champignons, de bateaux à vapeur, de ranchs. Y voisinent, se jaugent, parfois se mélangent, les colons blancs, les Amérindiens rescapés des massacres, les Noirs esclaves et pour les plus chanceux affranchis, des Mexicains, des Français. Non pas les États-Unis d’Amérique – la Guerre de Sécession sera pour plus tard – mais une Babel polémique et hantée par le rêve du Jardin. L’éclaireur « Antoine », mi-Français, mi-Osage, vêtu à l’indienne, est « tout à fait français » quand il « se vante, s’enthousiasme, chante, fanfaronne ». Il y a aussi ces couples mixtes (« Quipaws – beaucoup de mariages avec des Français – beaucoup de Métis »), qui accueillent l’écrivain à leur table. « Partons pour Saline – maison du Major Rogers – épouse à moitié Cherokee – lui assiste au conseil Cherokee – qui siège depuis quatre semaines à cause de discordes – Mrs Rogers est une jolie femme (…). » Irving, qui a séjourné en France, visité l’Égypte, l’Espagne, qui a écrit des Contes de l’Alhambra inspirés des Mille et Une Nuits, est sensible à ce grand mythe déplié sous ses yeux : la vision par deux fois de « nymphes indiennes » se baignant nues dans une rivière, ou, tableau orientaliste, « un Creek avec un turban dont une des extrémités pend – chemise de chasse bleue – cor – fusil – ressemble à un Arabe ».
On est emporté, étourdi par le défilement de ces vignettes comme vues d’un train en marche, graines de stories pour l’auteur ou scories des anecdotes de bivouac. « Une petite fille mourut à White Hair – ils l’ont enterrée avec ses jouets – elle aimait par-dessus tout un petit cheval – ils l’ont tué et enterré avec elle ». Souvent, il faut imaginer. « Histoire d’Antoine et de ses deux tonnelets de poudre derrière la selle quand il a traversé à cheval la prairie en flammes. » Aussitôt on est ailleurs, un micro-événement – « Pluie de feuilles jaunes autour de nous ». Ou une histoire de fantôme (Irving en 1820 en a écrit une, La Légende de Sleepy Hollow) : « Il y a six ou sept ans qu’on aperçoit un cheval gris dans les prairies et les chasseurs ont essayé en vain de l’attraper – il nous repère et laisse sur place les chevaux les plus rapides ».
Parfois, crevant le silence, la splendeur de ce nouvel Éden, une voix biblique s’élève en rappel de la Chute. « Un nouvel arrivé – prêche comme toujours la civilisation et le bonheur – un vieil Indien fait mine de dormir puis de se réveiller – « Eh, Père, encore ce bon vieux bonheur ? Laisse tomber ». » John Milton avait tôt prévenu : le Paradis est perdu.
Jérôme Delclos
Au cœur de l’Ouest, de Washington Irving
Traduit de l’américain par Emmanuel Malherbet, Héros-Limite, 124 pages, 18 €
Domaine étranger West side stories
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Jérôme Delclos
Le journal de bord de Washington Irving (1783-1859), matière vive et mouvante comme l’est son objet : mobilis in mobile.
Un livre
West side stories
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.
