Le narrateur de La Tournée emprunte plus d’un trait à son auteur, et aussi son passé, sur lequel il revient par touches légères, celui d’un libraire féru de littérature et d’un gérant de café qui fit de son estaminet le lieu de vie et de rencontres de marginaux, âmes ballottées par la vie, qu’il retrouve aujourd’hui dans sa tournée d’infirmier libéral. On le suit dès potron-minet, dans sa voiture où la musique qu’il écoute épouse l’avancée du jour, son zénith et son déclin. Il nous mène ainsi d’un patient à l’autre, d’une future veuve à laquelle il rend un peu de l’attention qu’elle donne à son mari mourant à un vieux garçon « représentant d’une époque révolue, où le rapport à l’espace, aux autres, aux animaux et aux objets utiles était radicalement différent. » Une époque dont notre infirmier est le thuriféraire, nous transmettant ici, une véritable leçon de vie. Attentif aux paysages et aux animaux, à chaque patient qu’il va voir, à sa femme dont il imagine la journée, il se fait poreux à l’autre comme si son métier le réclamait quand c’est le contraire parfois que l’institution hospitalière attend. L’homme a d’ailleurs quitté l’hôpital pour échapper à la gestion comptable des patients. Portée par une langue fluide, généreuse et humble, cette attention est un accompagnement, un cheminement que l’on fait avec lui et qu’il fait avec les mourants (l’essentiel de sa patientèle) avec un humanisme qui évite l’écueil de la mièvrerie. Malgré la colère qu’on sent poindre (ou la tristesse) devant l’état de la santé publique aujourd’hui, c’est une forme de sérénité tendre qui accompagne notre lecture, tel ce geste que fait Françoise sa formatrice à l’ultime souffle : elle glisse « sa main sous la nuque des mourants comme on fait aux bébés en geste d’apaisement. »
Maxime Rossi, La Tournée utilise beaucoup le matériau autobiographique mais se range toutefois du côté du roman. Comment se répartit la fiction au sein de ce livre ?
C’est un roman entre pays rêvé et pays réel, pour reprendre l’expression d’Édouard Glissant. La ligne de crête entre les deux, c’est le chemin qu’il emprunte. L’idée, c’était d’explorer des émotions vraies et de les transmettre aux lecteurs – et le soin est extrêmement riche en émotions. Après, pour leur donner forme, j’avais envie de raconter des histoires. Chaque chapitre, chaque étape de la tournée, fonctionne donc comme une miniature. Pour les composer, j’ai puisé dans l’expérience, vécue ou rapportée. J’ai été libraire, gérant de café, je suis infirmier et pompier. Alors j’ouvre les tiroirs, j’assemble, je découpe, je superpose. D’une certaine façon, tout est vrai et transformé en même temps. Par exemple, je ne suis pas infirmier libéral. Mais ce que je communique est authentique. Je voulais que le livre soit comme « un cadeau offert à des amis », selon le mot de Kerouac. Cela impliquait de coller à la vérité intérieure.
Dans ce roman vous racontez la journée d’un infirmier libéral en milieu rural...
Entretiens Soigner les âmes
octobre 2025 | Le Matricule des Anges n°267
| par
Thierry Guichard
Le premier roman de Maxime Rossi suit la journée d’un infirmier libéral dans sa tournée au cœur des paysages de l’Ardèche. Et d’une humanité lumineuse.
Un livre

