L’œuvre de la romancière écossaise Jenni Fagan est bien connue du lectorat français : les éditions Métailié ont déjà publié trois de ses romans, traduits de l’anglais par Céline Schwaller. Ce que l’on connaît moins, c’est la trajectoire hors norme de l’autrice qui a été confiée aux services sociaux dès sa naissance. Ootlin est le récit bouleversant de son enfance et de son adolescence brutalisées. Si l’on y retrouve son univers merveilleux empreint d’empathie pour les laissés-pour-compte et traversé par un impératif féministe, l’ouvrage occupe une place à part dans sa bibliographie. Vingt ans après avoir déversé sur le papier son histoire pour la laisser ensuite de côté, Jenni Fagan se confronte de nouveau à ses origines. Il s’agit d’être enfin la narratrice de son propre parcours et de dénoncer les failles béantes du système de protection de l’enfance. Pour ce faire, elle est parvenue à consulter les dossiers administratifs qui retracent avec une froideur institutionnelle ses premières années. Elle s’est aussi replongée dans le journal intime qu’elle a commencé à tenir alors qu’elle était encore enfant. Issue d’une généalogie abîmée, en prise aux troubles mentaux et aux addictions, elle n’a pu compter que sur elle-même. Bien avant sa naissance, son sort était tranché : sa mère, psychotique, avait été jugée inapte à s’occuper d’elle. Cela faisait déjà d’elle une ootlin – « en écossais, c’est une de ces personnes bizarres qui ne trouvaient jamais leur place, une pièce rapportée qui ne voulait pas entrer dans le moule ».
La petite fille se retrouve ballottée de famille d’accueil en famille d’accueil dans une instabilité effarante. À chaque porte que lui fait franchir son assistant·e social·e s’ouvre un nouvel univers, avec ses promesses, ses dangers et ses déceptions. « Ça peut être bien, ou ça peut être autre chose », résume-t-elle. Malheureusement, c’est la plupart du temps la seconde option qui se confirme, laquelle s’apparente au mieux à de la négligence, au pire à de la maltraitance. Il y a eu cette mère qui la force à ingérer de la nourriture pour chien jusqu’à en vomir. Il y a eu ce couple mal assorti vivant dans une caravane saturée de peluches dont la femme l’habille comme une poupée. Il y a eu cette sœur de substitution qui l’a poussée à se droguer.
Pendant les seize ans durant lesquels son existence est pilotée par cette administration, Jenni Fagan parvient à survivre et à se construire en dépit des abus qu’elle ne cesse de subir. Ce qui l’aide à tenir, c’est la poésie qui enveloppe de grâce les choses les plus insupportables et qui lui permet de se hisser au-delà de son quotidien abandonné. Celle-ci lui fait entrevoir un autre monde dans lequel l’espoir, l’amour et la beauté existent. En dépit de sa brutalité, le récit est imprégné d’une forme de lyrisme qui laisse libre cours aux émotions. La panique, le dénuement, la colère – cette dernière sur le point d’engloutir tout le reste – sont restituées avec une simplicité désarmante. L’écriture est un exutoire à la rage qui bouillonne en elle, elle lui permet de mettre à distance son histoire trop douloureuse et de se forger sa propre identité. Jusqu’alors, elle n’a guère été davantage qu’une « chose en mouvement. Une sélection documentée de noms et de chiffres, rangée dans une armoire de classement, dans le froid ». Il est temps de se réapproprier son existence et de bâtir sa propre mythologie.
À sa sortie du centre pour jeunes délinquant·es dans lequel elle avait été finalement placée, Jenni Fagan transporte les six sacs-poubelle qui contiennent l’ensemble de ses affaires. Elle l’ignore alors mais elle possède en réalité bien plus : l’infini pouvoir des mots et la fidèle compagnie de la littérature.
Camille Cloarec
Ootlin, de Jenni Fagan
Traduit de l’anglais (Écosse) par Céline Schwaller, Métailié, 368 pages, 23 €
Domaine étranger Sortir de la peine
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Camille Cloarec
Récit d’une enfance misérable, Ootlin est un réquisitoire contre les défaillances des services sociaux et un hommage à la beauté de la vie.
Un livre
Sortir de la peine
Par
Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

